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Age tendre : Secrets d’écriture et inédits

Souvent, quand on va dans les classes pour parler de nos textes, on commence, et c’est bien normal, par nous demander d’où est venue l’idée, et puis on discute des différentes influences, du développement de l’intrigue, du temps qu’il a fallu pour écrire le livre…

J’inaugure une nouvelle rubrique de blog pour répondre, livre par livre, à certaines de ces questions, livrer quelques secrets, et puis aussi montrer des inédits – des brouillons, des passages coupés, des idées qui ont vrillé en cours de route – pour mieux rendre compte de ce que c’est que l’écriture : quelque chose de toujours recommencé, de collaboratif, de bordélique et de foutraque, avec du très prévu et du tout à fait inopiné.

Je commence par Age tendre, un roman ado/adulte de 2020 chez Sarbacane, actuellement en poche chez J’ai Lu (à qui je dois aussi l’image mise en avant sur ce billet). Je suis extrêmement attachée à ce texte dont je dis même souvent que c’est mon petit chouchou parmi mes livres, même si – et oui, c’est un peu paradoxal – ce n’est pas celui que je trouve le plus réussi. Age tendre ressort en septembre en poche chez Gallimard, il est aussi en cours d’adaptation en BD, et je me suis donc dit que c’était l’occasion d’aller fouiller les tiroirs pour alimenter mon tout premier billet Secrets d’écriture et Inédits.

Si c’est plus pratique, vous pouvez télécharger tout ce billet, avec les inédits associés, dans ce document PDF: Age tendre – Secrets et inédits que vous pouvez utiliser en classe sans me demander, gratuitement.

Petit récapitulatif : Age tendre, c’est l’histoire de Valentin Lemonnier, un élève très consciencieux, très angoissé, qui, dans un monde alternatif où tous les élèves entre la 3e et la 2nde font un stage de service civique (« serci ») d’une année, est envoyé… à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, pour s’occuper de personnes âgées atteintes de démence dans un drôle d’EHPAD. Il s’agit d’une « unité Mnémosyne » : un lieu entièrement reconstitué pour ressembler à un village d’enfance des patients de l’unité, où tout est donc fait pour leur laisser croire qu’ils vivent dans les années 60-70.

Dans cette bulle à l’abri de toutes les horreurs du monde actuel, Valentin va découvrir la bonne vie d’antan, les yéyés, Françoise Hardy – et se lier d’amitié avec sa directrice de thèse, l’énigmatique Sola Perré.

Mais peut-on éviter pour toujours la réalité ? Ce cocon peut-il devenir pour Valentin « la maison où il a grandi » ?

Toute l’histoire est racontée du point de vue de Valentin, sous la forme d’un rapport de stage. Valentin « a dépassé » la taille des 30 pages convenues, nous confesse-t-il dès le début du livre. J’y reviendrai bientôt : ce parti pris formel, venu tardivement lors de l’écriture, est ce qui a permis à ce livre de sortir de mes tiroirs.

Q. D’où est venue l’idée d’Age tendre ?

Contrairement à beaucoup de mes livres, je me souviens parfaitement du moment où j’ai eu l’idée d’Age tendre. C’était en lisant un article extraordinaire du New Yorker de 2018, signé Larissa MacFarquhar, « The Comforting Fictions of Dementia Care » (« les fictions réconfortantes du soin aux personnes atteintes de démence »). Dans cet article, la journaliste explore des maisons de retraite où une ou plusieurs pièces sont reconstituées pour ressembler à des lieux de jeunesse des patients. MacFarquhar montre magnifiquement les tensions d’un tel choix : a-t-on le droit de mentir à des personnes atteintes d’Alzheimer ou de démence, simplement pour les apaiser ? Peut-on leur faire croire, ou les laisser penser, qu’elles vivent encore dans les années 50 ? Elle en évoque les paradoxes absurdes : pour certaines personnes, notamment d’origine ouvrière, que pourraient évoquer ces salons lambrissés et les lustres à pampilles ? Et que faire des événements traumatisants de l’époque – guerres, notamment – les mentionner par souci de réalisme, ou les ignorer, tout simplement ?

J’étais fascinée par les implications de ce « gentil mensonge », comme le dirait plus tard Valentin dans Age tendre, et son côté fortement romanesque si on en étirait un peu les contours. D’ailleurs, il y avait déjà un film qui prenait un peu la même idée, Goodbye Lenin, où un jeune homme fait croire à sa vieille mère que le mur de Berlin n’est jamais tombé. Mais surtout, pour moi, cette idée évoquait The Truman Show, où la vie entière d’un homme est artificielle, et filmée 24h/24 par des caméras de télévision.

La vie entière, oui… Je sentais que je tenais quelque chose. Quand j’élabore un roman, souvent, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le réalisme pur, mais quelque chose comme une réalité augmentée. Je trouve une idée un peu marrante, et puis je souffle dedans pour qu’elle enfle, prenne des couleurs. Et tout le challenge ensuite – c’est pour moi l’attrait numéro un de l’écriture, peut-être – c’est qu’on y croie quand on est à l’intérieur du système du texte.

Alors je me suis dit : « Ça ne va pas être une seule pièce, ni même deux. Ça va être TOUTE la maison de retraite. Non, TOUT LE VILLAGE. Un univers entier où le temps n’est jamais passé. »

C’était le point de départ. Ensuite, tout restait à construire.

Q. Etes-vous vraiment fan de Françoise Hardy ?

Oui, je suis vraiment très fan de Françoise Hardy. Je connais un grand nombre de ses chansons intégralement par cœur, sa voix me touche exactement comme elle touche Valentin, et c’est pour moi la chanteuse parfaite pour une intrigue qui va parler de passé, de mélancolie et de joie, avec du tendre et du triste à la fois.

De fait, Françoise Hardy est l’élément de l’intrigue qui est arrivé le plus rapidement. Parce qu’une idée de départ, c’est bien joli, mais ensuite, il faut tirer les fils. Les intrigues s’élaborent à partir de « et donc ? » et de « et alors ? » et de « et ensuite ? ». Il ne suffit pas d’avoir un lieu, il faut des actions : les personnages doivent faire quelque chose. Il me fallait un problème, un défi, une mission abracadabrante (parce que j’aime les intrigues assez loufoques), qui menace de faire s’écrouler l’illusion entretenue par la fameuse maison de retraite bloquée dans le passé.

« Les patients de la maison de retraite veulent absolument faire venir Françoise Hardy pour un concert… » (et alors ?) « et alors, elle est beaucoup trop âgée… » (à l’époque, elle n’était pas encore morte). Et alors ? Alors les employés de l’unité doivent trouver un sosie.

Q. Pourquoi l’idée du stage ?

Parce que ce serait beaucoup plus drôle, bien sûr, si ce n’était pas si simple, si ce n’était pas les employés de l’unité qui voulaient faire venir Françoise Hardy, bien au contraire, c’est trop galère, ils cherchent à enterrer l’affaire… Il faudrait donc que ce soit un accident, cette invitation. Un quiproquo ! La clef de toutes les bonnes comédies : un malentendu.

Une gaffe !

Et qui fait des gaffes ?

Les stagiaires, bien sûr ! (pardon les stagiaires, hashtag pas tous les stagiaires).

Ainsi est venue l’idée du stagiaire. Je savais d’emblée que je voulais qu’un ado soit le héros de l’histoire, mais assez vite je me suis dit que ce serait marrant qu’il soit stagiaire malgré lui, pas du tout familier ni de la démence, ni du Pas-de-Calais, ni de Françoise Hardy.

Astuce écriture : quand il y a des refs un peu spécifiques, ça aide aussi beaucoup les lecteurs si votre personnage découvre en même temps qu’eux ce dont il est question. Aux personnes qui s’effarouchaient : « Mais les djeuns dojourdhui ne connaissent pas Françoise Hardy !!! », on peut répondre « non mais chill, Valentin non plus, et il va aussi la découvrir. » C’est comme ça qu’une ref un peu exclusive devient inclusive.

Il était évident qu’il fallait un stage d’un an, et non pas d’une ou deux semaines, parce que l’intrigue allait, mine de rien, être assez psychologique et devrait donc prendre son temps. Je voulais que mon Valentin arrive à l’unité Mnémosyne bien cartonné lui-même, avec des angoisses, des chagrins (l’implosion de sa famille), un rapport compliqué au passé et au souvenir. Et donc un fort désir de se nicher dans un lieu tout chaud, tout doux, tout Technicolor. Il fallait néanmoins qu’il grandisse : Age tendre était pour moi dès le début un Bildungsroman, un roman d’apprentissage et de maturation, une aventure dont il sortirait plus fort et plus mûr, réconcilié avec le présent et l’avenir.

J’ai donc inventé une France alternative un brin ambivalente où le formidable argent du nucléaire permet à un Etat-Providence amouraché du jargon néolibéral américain de financer des stages de service civique à tous les lycéens du pays (et des maisons de retraite de luxe à toutes les personnes âgées).

Comme on le verra, dans la version d’origine, c’était un service civique post-bac…

Q. Pourquoi Boulogne-sur-Mer et la côte d’Opale ?

Les lieux qui nous nourrissent nourrissent nos imaginaires, et nos émotions liées à ces lieux viennent imbiber nos histoires. J’avais implanté mes Petites reines à Bourg-en-Bresse, fief de ma famille maternelle ; j’ai mis Age tendre dans le Pas-de-Calais, ancrage de ma famille paternelle. Dans un cas comme dans l’autre, je savais que la tendresse que j’éprouve pour ces endroits transparaîtrait dans les textes.

Nombre d’endroits mentionnés dans l’histoire existent réellement, mais pas la médiathèque Ginette-Garcin, qui est inspirée de la médiathèque Alexis-Tocqueville de Caen. Le village d’enfance de Sola est calqué sur le village d’Audresselles dans le Pas-de-Calais.

Q. Et d’où est venue l’idée du rapport de stage ?

C’est peut-être l’aspect le plus intéressant du processus d’écriture d’Age tendre, alors je vais y consacrer une longue réponse.

Il ne suffit jamais d’avoir une bonne intrigue – j’en ai parlé énormément dans Ecrire comme une abeille, ce n’est pas l’intrigue qui fait le livre, c’est la forme. On peut avoir la meilleure intrigue du monde, si la forme est mollassonne, pas adaptée, pas inspirée, alors tout le soufflé retombe.

Or, je n’avais pas la forme.

J’avais un héros, une intrigue, je savais tout (ou presque) de ce qui allait se passer. J’avais un titre : La maison où j’ai grandi, qui est longtemps resté son titre de travail. Et ça ne marchait pas.

J’avais commencé à écrire des pages et des pages et des pages, mais j’effaçais tout. En désespoir de cause, j’ai même fait quelque chose qui est extrêmement inhabituel pour moi : j’ai écrit une bonne cinquantaine de pages sur un carnet. Mais ça ne fonctionnait pas du tout, alors j’ai laissé tomber le projet pendant de nombreux mois et j’ai tout oublié de ce carnet.

Je l’ai retrouvé récemment, au cours d’un rangement, et c’est la lecture (assez douloureuse) de ces 50 premières pages très ratées qui m’a inspiré ce billet de blog.

Cette version ancienne permet de voir à quel point une différence de parti pris formel peut avoir un impact volcanique sur tout un texte.

Dans ce brouillon, Valentin est un grand ado blasé de 18 ans, qui vient d’échouer à son bac. Traumatisé par une récente rupture amoureuse d’avec son copain (il était gay dans cette version), il arrive dans le Pas-de-Calais avec sa mère. Son ton est désabusé, sarcastique, une sorte de version masculine et sombre de ma Mireille Laplanche des Petites reines.

Le résultat est vraiment mauvais. On voit déjà la qualitay dans les toutes premières lignes, où il parle avec sa mère :

– Le service civique, cette invention d’esclavagiste.

– Toujours le sens de la mesure, Valentin.

– Neuf mois ! Neuf mois à trimer pour le bénéfice de quelqu’un d’autre. Et pour presque que dalle, alors qu’on est jeunes, et qu’on a notre vie à vivre !

– C’est à peu près ce que je disais quand j’étais enceinte de toi, mon chou.

A votre service pour toutes les vannes douteuses. Ce proto-Valentin était, on le voit, très loin d’être tendre ! Tout de suite après, cependant, il y a déjà des ingrédients qui resteraient jusqu’à la fin : on comprend qu’il a été envoyé en service civique dans le Pas-de-Calais en EHPAD contre sa volonté, puisqu’il avait fait des choix différents sur l’algorithme. Sur ce, les frère et sœur de Valentin arrivent, et encore une fois, le ton est beaucoup plus sarcastico-cruel que dans la version publiée :

– Y a Valentin qui se tape un plan Bienvenue chez les Ch’tis pour son service civique (…) Il va torcher les vieux à Boulogne-sur-Mer !

Valentin ressort ensuite la vanne de l’esclavagisme… Ces pages sont très cringe, et étonnantes, à relire pour moi huit ans plus tard, parce que je n’y retrouve pas du tout « mon » Valentin, mon petit Valentin chéri qui est si gentil, doux et angoissé, et qui était à l’époque complètement caché derrière ce personnage de grand garçon blasé. Il fume, boit, passe son temps sur son portable, jure comme un charretier. Certaines scènes, cependant, sont restées quasi inchangées. C’est le cas de la rencontre dans un bus entre Valentin et un jeune infirmier qui va lui conseiller de dire qu’il est fan de Françoise Hardy – alors que Valentin n’en a jamais entendu parler.

Regarder les brouillons des livres (les avant-textes, comme on les appelle) est donc un jeu assez marrant de différences et de similarités. On voit ce qui reste – ici, les éléments-clefs de l’intrigue, qui est quasiment inchangée – et ce qui s’en va à toute allure : ici, non des moindres détails, puisque c’est littéralement toute la personnalité de Valentin, ainsi que son âge, qui a été bulldozée par la réécriture suivante.

Mais pourquoi donc, alors ? Parce qu’est apparue la décision d’un parti pris formel tout à fait différent : le rapport de stage.

Alors que l’écriture d’Age tendre stagnait, je me suis aperçue qu’il faudrait que Valentin écrive un rapport de stage pendant l’année, et je me suis donc dit que je pourrais en montrer des passages, au départ pour remplacer de longues et rébarbatives descriptions des lieux. Mais illico, cette idée s’est transformée en une autre : tout le livre allait être rédigé sous la forme d’un rapport de stage.

Encore une fois, c’est le genre de moment dans l’écriture où on se lance dans quelque chose de « plus grand que nature », un peu délirant. Il va écrire un rapport de stage qui se lit comme un roman.

J’ai recommencé à écrire depuis le début, sur ordinateur pour le coup, et là, j’ai eu le sentiment très fort, qui m’arrive dès que je trouve la « bonne forme », que cette fois-ci, c’était dans la poche. En passant à la forme du rapport de stage, j’avais un « je » plein d’incertitudes, de craintes, d’application. J’avais aussi des possibilités de non-dits très rigolos : par définition, un rapport de stage n’est pas censé s’étendre sur les émotions intimes du stagiaire : ça allait forcément devoir être lu entre les lignes. Je pouvais jouer avec le jargon administratif, procédurier, Educ-Nat’ du genre du rapport de stage.

Tout à coup, l’humour n’était plus dans les vannes à deux balles de Valentin, mais dans des endroits beaucoup plus intéressants : les décalages entre ce qui est attendu de lui et ce qu’il produit, les choses qu’il ne perçoit pas lui-même, les dialogues fidèlement retranscrits qui parlent de lui davantage qu’ils ne parlent des autres personnages.

Dès le début de cette réécriture, Valentin a radicalement changé.

Tout ce que je ne m’étais pas autorisée à faire de lui – un garçon sensible, vulnérable, cabossé, extrêmement intelligent mais aussi complexé et compliqué – est sorti dans sa prose de bon élève. Il est vite devenu évident qu’il était très candide et naïf – pas du tout du genre à venir de rompre une relation amoureuse et sexuelle. Il a illico rajeuni, et le stage de service civique post-bac est devenu un stage entre la troisième et la seconde.

Il a aussi gagné de nouveaux buts, qui sont venus s’ajouter à l’intrigue principale. Il était si doux que je me suis dit qu’il n’allait pas seulement être sauvé, mais aussi sauver quelqu’un. Grâce à lui, le personnage de Sola est apparu, et leur relation s’est développée. Par sa perspicacité et sa sensibilité, il allait sortir Sola de sa solitude.

Et si jamais ça vous intéresse, voici quelques pages de plus de la première version, où vous pourrez continuer à jouer au jeu des ressemblances et des différences. Contactez-moi si vous voulez la version intégrale.

 

 

 

Q. Pourquoi les « notes rétrospectives » ?

Tout le long du rapport, qui se présente sous la forme d’un journal intime, Valentin commente son propre journal en y ajoutant des « notes rétrospectives ». En même temps que le rapport de stage évoluait, la question de l’écriture est née. J’ai vu que cette forme permettait de présenter une sorte de double narration : celle, candide et sur le vif, de Valentin à l’époque des événements, et puis des notes qui témoignent de son évolution après un an de stage. Ce Valentin un brin plus grand et plus mûr est un auteur plus sûr de lui, qui a du recul sur les événements, s’auto-critique, s’attendrit, et qui va même ménager le suspense. Valentin change beaucoup au fil de l’année, mais peu à peu j’ai compris qu’il deviendrait, d’une certaine manière, un écrivain.

D’ailleurs, c’est par l’écriture qu’il sauve Sola. En trouvant, lui aussi, la « bonne forme », il va écrire son histoire, l’archiver, lui donner une forme de réalité, et donc libérer Sola de son attachement compulsif au souvenir.

Q. Valentin est-il autiste ?

Certaines personnes disent de Valentin qu’il est autiste. Je suis réticente à l’idée de diagnostiquer des personnages de fiction, et en tous cas ce n’était pas du tout mon idée de départ. C’est certainement un garçon assez neuroatypique, mais je ne connais pas assez l’autisme pour me prononcer.

Pour moi, et là je m’y connais davantage, c’est surtout un grand angoissé, comme je l’étais moi-même à son âge. Avec lui, mes propres souvenirs de thérapie cognitive contre les angoisses et les phobies sont ressortis, et je me suis inspirée de ma propre expérience pour décrire son anxiété. Les exercices qu’il fait pour lutter contre les crises de panique sont très similaires à ceux que je faisais moi-même à l’époque.

En écrivant ces mots, je me rends compte que Valentin est, d’une certaine manière, passé d’une version sombre de Mireille Laplanche à un personnage plus proche d’Hakima Idriss. Hakima, la « boudin d’argent » des Petites reines, est un personnage dont je dis souvent qu’elle est la plus proche de moi quand j’étais ado. Eh oui, on met toujours beaucoup de notre histoire dans nos héros, sans toujours s’en rendre compte…

Q. Pourquoi ce rapport très fort au passé ?

Pour moi, Age tendre est moins un roman sur le passé qu’un roman sur le souvenir et la mémoire, et en particulier ces situations étranges où la mémoire est compromise, où le souvenir se grippe, où il est impossible de digérer des événements passés.

Beaucoup de personnages du livre vivent avec une « perte ambiguë », un phénomène psychologique que je trouve très intéressant et qui désigne ces situations où l’on perd quelqu’un ou quelque chose sans possibilité de vraiment tourner la page.

Les personnes âgées du livre et leurs proches errent dans ce bizarre et terrible no-man’s-land de la démence, où le souvenir parcellaire vient tordre la réalité, et où les corps semblent se vider de vie alors même qu’ils sont encore vivants. Valentin a perdu sa famille, brisée par son père. Il se sent seul dépositaire de cette mémoire familiale et n’arrive pas à accepter cette nouvelle réalité. Quant à Sola, elle est la seule personne au monde à se souvenir de son histoire d’amour passionnelle avec un homme décédé. Age tendre est pour moi un roman qui cherche à comprendre comment combler, notamment par l’écriture, ces pertes ambiguës.

A l’époque de l’écriture, j’avais vu mes deux grands-parents peu à peu emportés par des formes de démence un peu différentes et j’étais donc moi-même en pleine réflexion sur cette expérience de perte ambiguë. Le livre est d’ailleurs dédié en partie aux personnes qui s’occupaient d’eux avec toute la bienveillance et l’abnégation du monde.

Q. Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’intrigue en cours d’écriture ? (SPOILER)

[attention, cette réponse contient un gros spoiler]

Une chose cruciale : la toute-fin de l’histoire ! Normalement, je sais exactement où je vais, j’ai le final bien en tête – et là, je l’avais. A la fin, une sosie de Françoise Hardy venait chanter à l’unité Mnémosyne. Mais quand j’ai soumis cette version du texte à mon éditrice Julia, elle a répondu avec beaucoup de bon sens : « Clémentine, enfin, on sait bien que ce n’est pas la fin vers laquelle tend toute l’histoire. C’est Valentin qui doit chanter ! »

Les éditrices sont des gens très bien, qui lisent dans votre esprit mieux que vous-mêmes (enfin, la plupart du temps). Elle avait raison, évidemment. C’était Valentin qui devait devenir Françoise Hardy le temps d’une chanson. C’était lui qui allait célébrer « La maison où j’ai grandi », et je ne m’étais pas autorisée à aller jusqu’au bout de mon idée. Et voilà pourquoi j’ai modifié cette scène-clef.

Voici quelques extraits de la scène finale « d’origine », où la sosie Marlène Labourie chantait la chanson. Evidemment, Valentin était alors beaucoup plus libre de ses mouvements que dans la scène modifiée :

Marlène Labourie : J’ai le trac ! C’est la première fois que je chante du Françoise Hardy, et c’est la première fois que je chante face à un auditoire qui risque de ne pas se souvenir au bout de quelques minutes qui je suis et pourquoi je suis là.

Moi : Mais ils se souviendront de la musique, et même des paroles, vous inquiétez pas.

Et ça a été le cas…

Je voudrais décrire l’arrivée de Marlène Labourie, la manière dont elle est entrée en scène, s’est campée devant les pensionnaires, la manière dont elle a ouvert la bouche, tirant vers ses lèvres ses pommettes saillantes, pour chanter a capella le premier vers :

Quand je me tourne vers mes souvenirs…

Mais en vérité, je n’ai aucune idée de la manière dont Marlène Labourie est entrée en scène, s’est campée devant les pensionnaires, a ouvert la bouche. Je ne regardais pas du tout Marlène Labourie. Depuis mon banc – le banc de l’arrêt de bus, où j’étais assis à côté de Sola – je regardais les pensionnaires, qui regardaient Marlène.

            Je revois la maison où j’ai grandi

Il y en avait dont les yeux brillaient comme jamais, comme si leur crâne avait une ampoule à l’intérieur.

            Il me revient des tas de choses

            Je vois des roses dans un jardin

Il y en avait qui étaient attentifs mais normaux, polis, comme quand on leur montre un western spaghetti ou un épisode du Petit Rapporteur.

            Là où vivaient des arbres, maintenant, la ville est là

Il y en avait qui passaient d’un état à l’autre, d’abord ils remarquaient Marlène Labourie, ensuite ils s’éteignaient, et puis ils se rallumaient, comme des guirlandes de Noël.

Et la maison, les fleurs que j’aimais tant, n’existent plus

(…)

Je me suis aperçu, vers ce moment-là, que j’étais aussi, et déjà, en train de pleurer, enfin de larmoyer, et j’ai réfléchi à un moyen d’éponger mes larmes sur ma chemise (c’était une cool chemise à rayures bleues/ mauves/ oranges je précise) sans que Sola le voie. Mais elle avait déjà vu.

Sola : T’es triste de partir, mon grand ?

Moi : [je n’ai rien dit]

Sola : C’est très court et très long, une année de serci.

Moi : [je n’ai rien dit]

Sola : Tu vas me manquer.

Moi : [je n’ai rien dit]

Sola : On va tous les deux vers quelque chose de totalement nouveau, je pense.

Moi : Toi aussi tu vas me manquer.

Sola : [a murmuré le reste des paroles en même temps que Marlène Labourie les chantait] Mes amis me demandaient, pourquoi pleurer ?  … découvrir le monde vaut mieux que rester… tu trouveras toutes les choses qu’ici, on ne voit pas…

Et en même temps elle gommait mes larmes du coin de sa manche à elle.

Sola : Toute une ville qui s’endort la nuit… dans la lumière…

Moi : Je savais pas que tu connaissais les paroles.

Je continuais à regarder droit devant moi les pensionnaires qui regardaient droit devant eux Marlène Labourie.

Sola : Oh, j’ai eu ma période fan de Françoise Hardy, moi aussi.

Et elle continuait à murmurer toutes les paroles, vraiment elle les connaissait. C’était marrant d’entendre la voix de Sola, chuchotante et un peu rêche, au-dessus de celle toute pure et limpide de Marlène Labourie. Comme une voix-off qui aurait plus de choses à dire que la voix principale.

Sola : Quand j’ai quitté ce coin de mon enfance, je savais déjà que j’y laissais mon cœur… tous mes amis enviaient ma chance, mais moi je pense encore à leur bonheur, à l’insouciance qui les faisait rire, et il me semble que je m’entends leur dire…

A ce moment-là, j’ai sauté dans la chanson à pieds joints et j’ai chantonné avec Sola,

Sola et moi : Je reviendrai un jour, un beau matin, parmi vos rires… Oui je prendrai un jour le premier train du souvenir…

Sola : [a murmuré] Mais oui, tu reviendras, et moi aussi, promis…

Moi : Comment ça toi aussi ?

Elle m’a passé un bras autour des épaules. Ensuite on s’est tus, on a continué à écouter Marlène Labourie tout en regardant les pensionnaires, qui continuaient à s’éteindre et à s’allumer ensemble, parfois synchro, parfois pas.

Q. Est-ce que d’autres scènes ont été coupées ?

Oui, beaucoup. Age tendre est déjà très long, mais j’ai un gros document de paragraphes et chapitres coupés, qui en général l’ont été parce qu’ils n’ajoutaient pas grand-chose à l’intrigue. C’est un exemple typique de ce que l’on appelle « Kill your darlings » : tuer nos passages chéris, qui sont peut-être très mignons mais ne font rien avancer. Notamment, ma passion pour les années 60-70 menaçait d’être un peu trop envahissante, et le livre de se transformer en un catalogue de « trucs chouettes de ces années-là ».

Mais comme sur mon blog, je fais ce que je veux, voici un exemple de chapitre coupé que j’aimais bien quand même :

            Vadim m’a ramené de la médiathèque un petit prospectus qui disait : « Exposition Swinging Sixties à l’espace Maurice-Boitel ». Nous y sommes allés. L’espace Maurice-Boitel est un petit musée qui a ouvert récemment sur les docks à Boulogne-sur-Mer. Il est en forme de cube avec du verre partout. J’avais peur qu’ils ne nous laissent pas entrer car nous n’avons pas l’air spécialement adultes/ appréciateurs d’art, mais ils nous ont laissé entrer avec un sourire et quand ils ont su qu’on n’avait pas 18 ans ils ne nous ont pas fait payer.

Il y avait plein de photos de filles en train de faire du roller-derby qui est quand on fait du roller en rond en troupe en minijupe.

Vadim : Il faut pas emmener Vic ici, il va se tripoter devant toutes ces jambes.

Moi : Ce serait marrant, parce que ça voudrait dire qu’il se tripoterait devant des jambes qui aujourd’hui ont 80 ans et plus.

Vadim : [rires] T’as trop raison.

Il a acheté une carte postale de ces jeunes jambes âgées pour la rapporter à Victor pour qu’il se tripote devant et pour pouvoir lui révéler ça ensuite comme une surprise.

Il y avait des photos en noir et blanc d’énormes pénis masculins.

Vadim : Putain la dick pic du siècle.

C’était de Robert Mapplethorpe (la photo mais pas le pénis). Il avait pris ces photos pour mettre en lumière le corps des hommes non hétérosexuels notamment à un moment où il y avait le virus du VIH. Nous avons observé cette mise en lumière.

Vadim : Je savais pas qu’ils avaient déjà ça dans ces années-là.

Moi : Des sexes en état d’érection ?

Vadim : Non, des photos de ça.

Moi : C’est intéressant pour le message.

 

Note rétrospective

J’ai laissé ce passage car ce n’était pas de la pornographie car c’était de l’art qui est pertinent à la période étudiée.

 

Il y avait des peintures de Roy Lichtenstein qui sont : comme des BD mais en gros plan (je ne vois pas l’intérêt) et des peintures d’Andy Warhol qui sont : un emballage de chewing-gum dans un carré, plein de fois le même comme avec l’appli layout (mais de couleurs un peu différentes) et des photos de Cindy Sherman qui sont : des dames nues dans des cuisines, etc. l’air patraque. J’ai compris que c’était un message sur le féminisme.

Moi : Les années 60-70, en plus de la révolution sexuelle, ont permis à de nombreuses femmes d’envisager leur vie de manière plus libérée et de se dégager des carcans familiaux.

Vadim : D’accord.

Il y avait des dizaines d’affiches de mai 68. Il faudra que je fasse un encadré sur mai 68. J’expliquerai plus tard. En gros, plein d’étudiants et d’ouvriers ont dit faut que ça cesse à Charles de Gaulle qui était président et aux gens qui symbolisaient l’autorité, exemple : police, professeurs. Donc ils ont fait des affiches et des tags. Lesquels étaient exposés là pour faire joli. Nous avons regardé ces inscriptions. SOYEZ REALISTES DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE ! POLICE PARTOUT JUSTICE NULLE PART ! TOUS EN GREVE TOUS EN REVE ! SOUS LES PAVES LA PLAGE !

Moi : Il faudrait que j’en tague un sur le mur de la rue Georges-Perec pour aider à la justesse de la reconstitution.

Vadim : Putain ? Ils te laisseraient faire ?

Moi : Ils aiment que je fasse preuve d’initiative.

Vadim : Ouais mais bon, à la bombe à peinture ?

Moi : Oui, si le but est la justesse. Mais le problème c’est que je ne sais pas si mai 68 est considéré comme un élément négatif ou positif de cette époque-là. Parce que si c’est comme l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (un président américain) ou le suicide de Marilyn Monroe (une actrice), on peut pas en parler car ce n’est pas propice à une ambiance décontractée. Mais si c’est comme l’alunissage sur la Lune, on peut en parler, même il faut en parler au moins plusieurs fois par semaine, parce que c’est une anecdote pleine de bonheur.

Il y avait des photos de manifestations pour le droit à l’avortement.

Vadim : Et des trucs genre l’avortement, ils en parlent ?

Moi : Non.

Vadim : C’est considéré comme négatif ?

Moi : Je sais pas. Mais personne a besoin d’avorter, alors c’est pas grave.

Vadim : Et la contraception ?

Moi : Je sais pas. Mais personne fait l’amour, alors c’est pas grave.

 

Note rétrospective

            Faux. J’ai appris plus tard que certains pensionnaires faisaient l’amour, ou des choses un peu comme, et parfois c’est des hommes et des femmes et parfois des hommes entre eux et parfois des femmes entre elles, etc.

 

Moi : De toute façon, même s’ils faisaient l’amour, ils n’auraient pas besoin de contraception.

 

Note rétrospective

Pas faux.

Vadim : Et le SIDA ?

Moi : Y a pas encore.

Vadim : Ah ouais, c’est vraiment le monde idéal.

 

Q. Est-ce qu’Age tendre va être adapté en film ?

Eh non ! C’est une question qu’on me pose souvent, parce que c’est vrai que de tous mes livres, celui-là est peut-être celui qui pourrait se prêter de manière la plus évidente à une adaptation cinématographique, avec la musique, les couleurs et les décors qui vont avec. Mais quand les chargés de droits ont envoyé le manuscrit à des maisons de production, l’une des réponses qui m’a le plus choquée a été… « les vieux, c’est moche ». Texto ! En gros, trop de personnes âgées pour que ça soit attractif. Dans un livre, ça passe, parce qu’on est pas obligé d’imaginer en détail ce gros tas de rides, mais à l’écran, c’est un peu dégueu, quand même.

Je dois dire que cette remarque n’a rien fait pour changer mes préjugés déjà globalement assez négatifs envers le monde du cinéma… Age tendre, cependant, va bientôt être adapté en BD, ce qui me réjouit au-delà de tout. Et j’adorerais qu’il y ait une adaptation théâtrale.

Q. Un dernier petit inédit ?

Pour finir ce très long billet, voici un petit inédit supplémentaire : des extraits de mon propre rapport de stage de 3e, que j’avais fait dans les bureaux de Disney (le rêve absolu ou bien ?), département graphisme et conception de livres-jeux et de livres d’activité. Ce rapport, que j’ai retrouvé bien après l’écriture d’Age tendre, m’a bien fait rire, parce qu’il montre noir sur blanc… que j’étais totalement une Valentine.

 

 

 

 

 

 

J’espère que ce matériel inédit et ces FAQ pourront être utiles aux classes (et aux lecteurices individuel.les, bien sûr) ! Il est en lien dans la page dédiée au livre pour qu’il soit trouvable facilement une fois enfoui sous tous les autres billets, et en PDF ici: Age tendre – Secrets et inédits

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