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Qu’a fait La Fontaine du trésor du laboureur ? : Un atelier de critique policière en classe

L’année scolaire reprend bientôt et, avec elle, le travail acharné de la vérité pour triompher des fake news et autres mythologies contemporaines. Je profite donc de ce blog pour œuvrer à cette noble cause. Voici, clefs en main ou presque, un atelier de critique policière à réaliser en classe (ou en famille), sur le modèle des enquêtes de détextive racontées dans la série Pierre Bayard, détextive privé, et aussi dans les livres d’un certain Pierre Bayard, qui a, dit-on, un lien avec la série susmentionnée.

Dans ce billet, je vais partir du principe que je m’adresse à un auditoire tout à fait familier des méthodes de notre cher détextive, et tout aussi énamouré que moi des possibilités offertes par la critique policière de faire triompher la vérité dans les textes littéraires en explorant les trous de tous les textes et en faisant sonner tous les trucs qui clochent. Je ne vais donc pas récapituler toute la méthode.

Cela dit, si ce n’est déjà fait, je vous invite quand même à aller explorer le site des éditions Sarbacane, rubrique « Espace des pros », où, sous condition de créer un compte tout à fait gratuit et par conséquent fort peu coûteux, vous pourrez télécharger un kit de détextive et des tas d’autres documents utiles à la conduite d’enquêtes littéraires en classe, bibliothèque, librairie, et autres hauts lieux où se rend la justice. Je vous invite aussi à consulter les excellents ateliers de critique policière déjà disponibles et recensés sur le site d’Intercripol, notamment pour des niveaux grand collège/lycée.

En ce qui concerne cet atelier sur La Fontaine, je l’ai déjà mené dans une bonne quinzaine de classes entre le CM1 et la 3e. Les CM2-6e sont clairement les détextives les plus efficaces, étant donné leur combinaison parfaite de loufoquerie enfantine résiduelle et d’esprit d’analyse déjà bien abouti.

Je note, même si c’est purement anecdotique, que les garçons semblent particulièrement réceptifs à ce petit exercice. Anecdotique mais pas anodin, sachant que statistiquement c’est quand même surtout eux qui galèrent à accrocher à la lecture…

Pour cet atelier en classe, vous aurez besoin :

  • De grouper les élèves en équipes, disons entre 4 et 8
  • D’autant de versions imprimées de la fable de La Fontaine « Le laboureur et ses enfants » qu’il y a d’élèves
  • D’un kit de détextive par équipe (voir le site des éditions Sarbacane, rubrique « Espace des pros »)
  • D’une ou plusieurs affiches des règles d’or de l’enquête littéraire (idem), qui de toute façon devrait être affichée dans toutes les salles de classe, mais aussi les mairies, etc.
  • D’un chapeau de détextive (optionnel)
  • D’une boîte à bonbons avec des bonbons dedans (optionnelle mais chaudement recommandée)

1. Discours de la méthode

Pendant les quinze premières minutes, introduisez le concept de la critique policière des textes littéraires, sauf si votre classe est déjà bien au courant de la pratique (quelle excellente classe que cette classe-là !). Ci-dessous, vous pouvez faire dérouler le genre de discours que j’utilise, sinon faites ce qui vous semble le plus approprié…

Exemple de discours de la méthode

« Normalement, dans un texte, on part du principe qu’un narrateur [expliquer s’ils ne savent pas ce que c’est] dit toujours la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Bien sûr, c’est impossible. Dans tout texte, il y a des trous. Un narrateur se contente de dire les éléments qui nous permettent d’imaginer le reste. Il n’est pas obligé de nous dire que les personnages vont aux toilettes – et pourtant nous n’en déduisons pas qu’ils sont dépourvus de vessie. Le narrateur fait un pacte avec le lecteur : on s’attend à ce qu’il nous raconte une histoire du mieux qu’il peut, avec suffisamment d’éléments pour qu’on puisse se la représenter justement.

En revanche, si le narrateur ne nous dit pas que les personnages vivent dans l’espace, ou que le protagoniste est une brosse à dents, et qu’on le découvre seulement page 450, on est en droit de se dire qu’il est sacrément gonflé. C’est ce qu’on appelle un narrateur non fiable : il a menti, ou alors il a écrit l’histoire de manière à cacher une partie de la vérité. Et nous, comme on lui faisait confiance, on s’est laissé berner.

Et il suffit de très peu de temps pour établir ce pacte. Voilà une blague basée sur la narration non fiable. Vous verrez, elle est très courte. C’est l’histoire d’un homme qui conduit une voiture en écoutant la radio. Il entend « Attention, attention, une voiture roule actuellement en contresens sur l’autoroute A13 ». Il s’énerve alors : « Une voiture ? Une voiture ? Des milliers, oui ! » [merci à Clément Bénech pour cette excellente manière d’introduire la narration non fiable].

Est-ce que vous connaissez des exemples de narration non fiable ? [en général, non, alors pousser plus loin] Dans les polars, par exemple ? Un roman ou un film policier où on a une grosse surprise à la fin parce qu’on n’avait pas du tout imaginé les choses sous cet angle ? [Le meurtre de Roger Ackroyd, Sixième Sens, Nous les menteurs…]

Comment font les narrateurs pour nous cacher une partie de la vérité ? Ils se reposent sur les conclusions qu’on tire tous seuls quand on nous présente deux événements qui semblent liés. Par exemple, dans Bambi, vous savez ce qui se passe ? [La maman de Bambi meurt]. OK. Alors là c’est l’idée qu’on a en voyant le film. Mais là, je vais mettre mon chapeau de détextive.

[mettre le chapeau de détextive] [enfin, pas à partir de la 5e, ou alors vous serez instantanément jugé.e horriblement GENANT.E]

Un bon détextive ne s’arrête pas à l’explication officielle. Il se dit : hé ho, mais est-ce qu’elle meurt vraiment ? Quelle preuve on a ?

Vous vous souvenez de la scène ? Est-ce qu’on voit le corps ? Non, on entend des coups de feu, on voit Bambi qui part en courant, et puis sa mère ne le rejoint pas. Plus tard, son père arrive et lui dit « Ta mère ne peut pas être avec toi. Viens avec moi, maintenant. » On pense coup de feu donc chasseur donc maman morte, mais qu’est-ce qui aurait pu se passer d’autre ? [un autre animal l’a tuée, elle s’est enfuie toute seule en abandonnant Bambi, le père ment, le père se trompe, etc.] Là, on est en train de faire des hypothèses – des manières de combler les trous du texte autrement que par l’explication officielle.

Avec ces hypothèses vont évidemment venir des noms de suspects – des gens qui ne figuraient pas dans l’explication officielle mais qui pourraient trouver un intérêt, ici, à la disparition de la mère.

On peut même aller les chercher ailleurs, dans d’autres œuvres similaires, car le monde de la fiction est régi par d’étranges règles et les personnages, parfois, passent d’une oeuvre à l’autre… Par exemple, la mère de Bambi, c’était une biche, non ? Et si c’était son cœur qui était dans le coffre que le chasseur rapporte à la belle-mère de Blanche-Neige ? [merci à T. pour cette hypothèse ébouriffante].

[L’idée de cet exemple n’est pas de traumatiser les enfants, donc s’il y a des élèves dans la classe qui réagiraient mal à l’histoire d’une mère sauvagement trucidée, on peut prendre l’exemple de l’énigme du talon d’Achille, à voir aussi sur l’espace pro des éditions Sarbacane. Le but est simplement de leur faire voir un exemple concret.]

Aujourd’hui, on va faire un atelier de critique policière non pas sur Bambi mais sur Jean de la Fontaine… (petite contextualisation, leur faire évoquer quelques tubes, Cigale, Fourmi, Lièvre et Tortue).

A propos, comment on appelle quelqu’un qui écrit des fables ? Oui, certains vous diront un fabuliste, mais dans le cas qui nous intéresse, je crois qu’on peut parler… d’un AFFABULATEUR

2. Lecture du texte à voix haute

On lit ensuite « Le laboureur et ses enfants » à voix haute, lentement, en expliquant au passage quelques mots difficiles. Pour rappel :

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût :
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
De çà, de là, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.

Vérifier la compréhension de l’histoire : Qu’est-ce qui se passe dans cette fable ? C’était quoi en fait le trésor ? Qu’est-ce qu’on est censé croire ?

Puis distribuez le texte pour qu’ils l’aient sous les yeux.

Cette grosse bande de flemmards... Je m'en vais te les faire bêcher, moi, tu vas voir...

3. Qu’est-ce qui cloche ?

« Maintenant on va mettre nos chapeaux de détextive pour nous demander ce qui cloche dans ce texte. » Qu’est-ce qui est bizarre dans cette histoire ?

Idéalement, on arrive à l’idée que c’est bizarre que le père leur ait défendu mordicus qu’il y a un trésor caché dans le champ, qu’ils ne le trouvent pas, et que la conclusion, ce soit que c’était pas vrai.

« Imagine ton père est en train de mourir, il te dit : y a un trésor, les gars ! Creusez, creusez ! Et vous ne le trouvez pas. Qu’est-ce que vous vous dites ? ‘Ah, il devait vouloir dire le TRAVAIL, en fait…’ mais non ! Il faudrait être dingue pour penser ça ! Personne, sur son lit de mort, ne fait un canular de ce genre.

Et puis, réfléchissons à cette phrase étrange : « Leur parla sans témoins » : mot hautement louche pour un détextive aguerri ! Pourquoi s’est-il assuré de leur parler sans témoins s’il ne pensait pas vraiment qu’il y avait un trésor ? Ca n’a aucun sens ! Qu’un domestique l’entende n’aurait aucune importance, si le trésor n’existait pas !

En tant que détextives, on se doit de prendre au sérieux le père. Il assure qu’il y a un trésor, OK. On va le croire. Lui, il pense qu’il y a un trésor. Alors que s’est-il vraiment passé ? »

Toujours rien ! C'était sans doute une blague du daron ! Ah, çuilà ! Toujours le mot pour rire !

4. Premières hypothèses

Chaque groupe va ensuite devoir faire des hypothèses en vrac sur ce qui s’est passé avec le trésor. Vous pouvez leur donner des éléments du kit de détextive ici : loupe à trous du texte, marque-page « scène de crime », marqueur d’indices, liste de suspects, etc. Certains groupes rempliront des éléments, d’autres non, ce n’est pas bien grave mais ça peut servir.

Potentiellement, si on voit qu’ils ont du mal, on peut donner quelques exemples de ce qu’on attend : « Par exemple, on peut se dire qu’il y avait vraiment un trésor il y a plusieurs générations, que le père a lui-même cherché toute sa vie, mais qu’il a été volé il y a des décennies. »

ATTENTION, il va forcément y avoir de très bon.nes élèves qui pensent vraiment que le travail est un trésor, et donc qui vont avoir du mal à comprendre l’exercice, et dire et redire en boucle « En fait, le mot ‘trésor’ est une métaphore qui symbolise le travail », etc. Il va falloir leur dire qu’on attend une analyse absolument littérale du texte. On cherche un trésor avec des gros verrous et des pièces d’or dedans, sinon c’est vraiment nul comme trésor.

5. Première restitution

On fait le tour des groupes pour une première restitution d’hypothèses. On peut les noter au tableau au fur et à mesure, avec des flèches dans tous les sens, des dessins, etc. On se retrouve généralement avec des trucs du genre :

  • Le trésor existe, mais ils ne l’ont pas trouvé

[pourquoi ?]

  • Le trésor existe, mais il a été volé

[par qui ?] [par l’un des frères] [par un domestique qui écoutait à la porte] [par un animal]

  • Le trésor n’a jamais existé, mais le père croyait qu’il existait

[pourquoi ?] [parce que c’est ses parents à lui qui lui disaient ça quand il était petit pour le motiver à bêcher] [parce qu’il était fou]

Etc. Il y a énormément d’hypothèses possibles.

En ce qui concerne les suspects, c’est l’occasion de s’intéresser vraiment à la manière dont le texte est écrit. La critique policière est utile notamment parce qu’elle permet de sonder chaque mot, chaque phrase !

Ex. « Fit venir ses enfants… » et plus tard « Les fils vous retournent le champ ». Y aurait-t-il d’autres enfants qui ne sont pas des fils ? Des filles, par exemple ? Qui d’autre n’est pas mentionné dans l’histoire ? La mère ? Les grands-parents, les cousins, les domestiques ?

(On va pas se mentir, c’est souvent la mère ou les filles qui sont désignées coupables. Qu’Aristote a bien raison, quand il dit qu’une femme est pire qu’un démon !)

A ce stade il faut veiller à canaliser les ardeurs des détextives (surtout des garçons, du moins dans mon expérience) qui vont aller argumenter que des aliens ont volé le trésor. Expliquer, si nécessaire, la notion de « système » du texte : on ne peut pas trahir le monde créé par La Fontaine, c’est très important en critique policière. A la rigueur, des animaux peuvent avoir un certain esprit d’initiative, voire la parole, puisque c’est comme ça dans les autres fables de La Fontaine, mais il n’y a pas d’aliens, ni de bulldozers, etc.

De même, on peut avoir une intervention d’autres personnages de La Fontaine, voire de fables du même type, puisqu’on admet un certain degré d’interpénétration entre les œuvres, mais on ne va pas avoir une incursion de Bob l’Eponge ou de K Pop Demon Hunters. Il faut raison garder, tout de même !

6. Atelier d’écriture

Chaque groupe va maintenant devoir choisir son hypothèse préférée, celle qui explique vraiment où est passé le trésor du laboureur. Et puis chaque groupe va écrire une strophe supplémentaire à la fable de La Fontaine, commençant par :

Quel honorable conte ! Et difficile à croire…

Amis, voilà la vérité :

Nous sommes peu à la savoir,

Mais je vais vous la raconter :

Il s’agit évidemment de faire un pastiche de La Fontaine. On peut rappeler que le bonhomme aimait bien les rimes, mais était plus relax sur le mètre : pas la peine de les stresser à faire des alexandrins. Je n’impose généralement pas de nombre de vers minimum, pour que ceux qui en ont ras le bol à ce stade puissent juste griffonner « C’est la mère qui est partie avec tout l’argent/ Elle en avait juste marre de son mari et de ses enfants».

On peut ensuite lire toutes les strophes à voix haute et décider de la solution à la fois la plus convaincante et la plus élégante. Ou alors, car point n’est besoin de compétiter en toute chose, on peut sortir une boîte de bonbons et dire : « J’ai retrouvé le trésor ! Qui qu’en veut ? »

Travaillez, prenez de la peine, c’est le bonbon qui manque le moins !

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