Avoir un agent littéraire
J’ai retrouvé récemment cette petite sous-partie que j’avais écrite pour mon manuel d’écriture jeunesse Ecrire comme une abeille, mais qui a été coupée au montage (dure loi de l’édition).
Je vous en fais donc profiter ici, puisque j’ai très souvent des questions d’auteurices débutant.es (et pas que) sur les agents littéraires.
A quoi ça sert, les agents littéraires ? Quels sont leurs secrets ?
(Agent/ secret, t’as compris la vanne.)
On en parle ci-dessous.
Warning : Comme ce billet est issu d’Ecrire comme une abeille, il est écrit, comme tout le livre, au féminin neutre. Les lecteurs parmi vous sont invités à tirer de cette inclusivité forcée tout le plaisir identificatoire que les lectrices trouvent d’ordinaire à se voir genrées au masculin par défaut.
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« Mouais ! Les agents ! en France ! Il paraît que ça existe, au jour d’aujourd’hui de la vie moderne de maintenant, mais c’est encore un truc d’Américains, ça ! »
Les agents littéraires sont certes plus rares en France que dans les pays anglo-saxons, où c’est quasiment un passage obligé, mais oui, absolument, ils (et souvent elles) existent. Dans ce billet, je déclare directement que je suis très partisane du concept. J’ai moi-même une agente, Sylvie Pereira, qui fait partie de l’agence Trames qu’elle a co-fondée avec trois autres wonderwomen.
Trames représente à la fois des auteurs et autrices, et des maisons d’édition. C’est-à-dire que d’un côté elles s’occupent des autrices (de la manière que je décrirai dans une seconde, attendez un peu), et de l’autre, elles ont des contrats de représentation avec des maisons d’édition pour leur trouver des ventes à l’étranger, des contrats audiovisuels pour leurs livres, des opérations de promotion, etc.
Mais dans ce billet on va parler des autrices, qui sont au centre du monde évidemment, du moins selon elles-mêmes. Que font les agentes pour les autrices ? Tout un tas de choses qui allègent la charge mentale des autrices et leur permettent d’être mieux rémunérées pour leur travail d’écriture, et pour ça, on dit déjà oui a priori.
Une vision littéraire
Une agente est d’abord une lectrice professionnelle, avec un œil éditorial. Quand vous lui proposez un nouveau projet, elle va pouvoir vous aiguiller et vous conseiller pour le retravailler ou le réécrire en vue d’être soumis à des maisons d’édition. Comme une éditrice freelance, mais (pour l’instant) gratuite, car – et c’est très important de le dire d’emblée – aucune agente ne doit vous réclamer de l’argent avant de vous en avoir fait gagner. Une agente se paie sur l’argent qu’elle vous dégote elle-même (on en reparle bientôt).
Armée d’un projet, l’agente, qui connaît très bien le milieu éditorial et personnellement les éditrices, va démarcher des maisons d’édition pour vendre ledit projet. C’est-à-dire qu’elle va aller voir monsieur Little Urban, madame La Martinière, monsieur Milan et madame Cambourakis et dire regardez-moi ce magnifique roman original, léger, inventif et néanmoins profond !
Le fait que ce soit une agente qui apporte le projet garantit qu’il va y avoir une écoute, et si vous êtes comme moi et que vous détestez faire votre propre pub, l’agente est bien placée pour le faire à votre place.
Une capacité à lire ce qui est écrit en tout petit dans l’alinéa B de la clause 224.5
L’agente négocie les contrats pour l’autrice, ce qui est très pratique si, comme moi, vous vous écrasez comme une petite souris dans un coin en disant oui d’accord merci beaucoup à n’importe quoi.
Il y a des aspects financiers, évidemment : elle va généralement chercher à faire grimper l’à-valoir et les pourcentages des droits d’auteur, à faire des paliers plus avantageux, etc. Mais il y a aussi des questions plus générales, non chiffrables, et cependant importantes pour la vie du livre, que l’agente va cranter d’emblée avec la maison d’édition, qu’elles fassent ou non l’objet du contrat. Par exemple, l’agente peut s’enquérir d’emblée du plan de com pour le livre, négocier une baisse de l’à-valoir en échange de l’embauche d’une super illustratrice méga chère pour la couv, ou argumenter pour un contrat sur deux ou trois livres de plus, s’il s’agit d’une série.
L’agente peut aussi négocier des choses qu’une autrice seule aurait peu de raisons de faire seule, par exemple conserver les droits numériques, audiovisuels, poche ou étrangers, afin de les vendre elle-même. Cela peut avoir des conséquences majeures sur la vie future du bouquin et sur les sousous dans la popoche de l’autrice. J’ai personnellement gardé les droits poche de l’un de mes romans, et mon agente l’a vendu elle-même à une maison d’édition poche : alors que je n’aurais obtenu que 50% de cette vente de droits si c’était la maison d’édition qui les avait conservés, j’en ai obtenu 85% (100%, moins la commission de l’agente).
A tous les stades, évidemment, l’agente consulte l’autrice pour savoir ce qui lui semble primordial et ce sur quoi elle serait prête à céder. Personnellement, je n’exige jamais de conserver les droits audiovisuels ou numériques, mais certaines personnes prennent une agente spécifiquement pour cette raison. Conserver les droits poche ou étrangers peut être justifié dans certains cas, notamment pour des maisons qui ne misent que très peu sur ces sources de revenus, et donc investissent peu d’efforts dans le démarchage d’éditeurs poche ou étrangers. Je répète que c’est vraiment au cas par cas, car il n’y a aucun sens à garder les droits poche, étrangers ou audiovisuels si l’agence n’est pas en très bonne position pour les vendre elles-mêmes.
Un petit marteau pour faire des enchères, deux millions d’euros, deux millions cinq qui dit mieux
Si jamais deux, trois ou quatre maisons d’éditions ont envie d’acheter votre projet, car il est vraiment cool avec des pirates cosmonautes dinosaures arc-en-ciel dedans, l’agente peut organiser des enchères (avec l’accord de l’autrice, évidemment) pour savoir qui l’emportera. Dans ce cas-là, il n’est jamais seulement question de finances, mais également de plein d’autres facteurs : motivation de la maison, personnalité d’une éditrice, insertion dans une collection prestigieuse, coïncidence avec un événement éditorial, calendrier, etc.
Par exemple, on peut vous proposer un à-valoir plus haut dans une grande maison, mais le bouquin risque d’être un peu noyé dans les sorties de la rentrée, alors qu’une maison plus petite, avec un à-valoir plus bas, qui fera de votre livre son grand événement de Noël, peut paraître plus alléchante. Mais si cette dernière exige une deadline hyper proche, vous pouvez hésiter… d’autant plus que la troisième maison a une éditrice géniale, avec qui vous adoreriez travailler ! Mais les pourcentages sont moins avantageux… Argh ! Dur dur les problèmes de riche ! On vous plaint. Encore une fois, à tous les stades, l’agente est en contact avec vous pour s’assurer que vous soutenez ses choix et ses demandes, et pour vous conseiller.
J’ai été plusieurs fois en situation d’enchères côté anglo-saxon et c’est franchement malaisant comme entreprise, très stressant, on se dit tout le temps « c’est horrible et méchant de mettre des maisons en compétition, si ça se trouve elles vont toutes décider que puisqu’on ne veut pas directement d’elles, elles se retirent et puis c’est tout ! ». Heureusement, les maisons d’éditions ont l’habitude de ce genre de choses, et les agentes aussi ; pendant que vous vous tordez les mains et grincez des dents, de leur côté à elles c’est business as usual, et tout se passe bien, en général.
Un soutien au long cours
Une agente va ensuite garder un œil sur le projet tout le long de son éclosion, vérifiant que les sommes sont payées au bon moment, que le processus éditorial se passe bien, et plus près de la sortie du livre, elle va s’assurer que la maison met les moyens pour le promouvoir comme elle l’avait généralement promis la bouche en cœur. Avoir une agente garantit que le livre ne va pas être abandonné à roupiller dans un coin, parce que d’une part, elle se sera démenée pour des conditions financières favorables (qui engagent l’éditeur, comme je l’ai dit plus haut), et qui servent aussi à la rémunérer elle-même (!), et d’autre part, elle est plus coriace que vous pour réclamer que la maison se bouge une fois le bouquin sorti.
Enfin, sauf si vous êtes naturellement du genre à envoyer treize emails par jour à votre éditrice en disant « Quelles sont les ventes aujourd’hui ? » et « Pourquoi je n’ai pas encore été invitée par Ruquier ? » et « Il paraît que David Foenkinos a un portrait dans Télérama et pas moi ! », mais dans ce cas-là, vous êtes déjà cataloguée comme énorme casse-bonbons dans les couloirs de chez Gentil Editeur, et je ne peux rien pour vous.
L’agente, dans certains cas, va aussi vous trouver des plans médias, des lectures, présentations, dédicaces et autres événements, qui aident la vente du bouquin.
Elle va surtout avoir une vue d’ensemble de votre oeuvre – c’est la seule personne à part vous (et quelques fans) qui l’aura – et c’est la seule personne qui a véritablement vos intérêts à vous à coeur. Car même quand on adore son éditrice et qu’on s’entend très bien avec elle, il y a forcément conflit de loyauté si on lui demande conseil sur un manuscrit non destiné à sa propre maison d’édition. Je connais nombre d’éditrices qui disent hors micro qu’elles ne lisent jamais les livres de leurs autrices chéries quand elles publient ailleurs : ça fait trop mal à l’égo. L’agente, elle, s’intéresse vraiment à toute votre oeuvre, et sera donc en mesure de vous guider et de vous conseiller tout au long de votre carrière.
Dix pour cent (ou pas)
Et de combien vous ponctionnent-elles, ces marraines la bonne fée que sont les agentes, pour faire toute cette négociation, enchères, démarchage, et casser des bonbons en plus ? En général, entre 15 et 20% de ce que vous touchez (à-valoir et droits d’auteur). Cependant, elles auront normalement négocié des tarifs plus hauts que ceux que vous auriez pu négocier vous-même, donc cette commission, comme on l’appelle, va en général être couverte dès le début. Et même si ce n’est pas le cas dans l’immédiat (par exemple, si l’éditeur ne cède pas sur l’à-valoir), la négociation générale sera sans doute plus bénéfique pour vous sur le long terme.
Une agente quand on débute ?
Ca a l’air génial ! vous dites-vous en lisant ces paragraphes. Mais moi, je débute, j’ai droit à une agente alors que j’ai encore rien publié ? Entendons-nous bien : c’est encore très rare, les primoécrivaines qui ont une agente. Et d’autant plus en jeunesse. Mais oui, ça existe. Est-ce que c’est utile ? Personnellement, je m’aventurerais à dire : oui, mille fois oui. Une primoautrice est beaucoup plus vulnérable qu’une autrice chevronnée, et avoir dès le début quelqu’un de son côté, qui œuvre entièrement pour elle, sait exactement comment lire un contrat (et l’expliquer) et connaît parfaitement le paysage éditorial est un énorme atout.
C’est aussi très utile si vous avez déjà une touche avec des maisons d’édition. Rétrospectivement, j’aurais beaucoup bénéficié d’avoir eu déjà une agente en France au moment où La pouilleuse a attiré l’intérêt de trois maisons d’édition à la fois. J’y suis allée au feeling et à la terreur, alors que j’aurais pu avoir quelqu’un qui me donnait des conseils et organisait une négociation dans le calme.
Mais comment faire pour décrocher une agente ? Plus ou moins la même chose que pour démarcher des maisons d’édition : recenser les agences qui seraient intéressées (une astuce très utile : regardez dans les remerciements des livres que vous lisez, surtout dans un genre proche de ce que vous écrivez, pour voir si l’autrice mentionne une agente) ; envoyer votre projet, une lettre d’explication avec, si possible, une note personnelle. Et puis… attendre.
Si une agence vous contacte, vous planifierez sans doute un rendez-vous, en ligne, au téléphone ou en personne, vous verrez si ça colle, et si c’est le cas, vous discuterez des conditions de votre représentation. L’agente vous dira ses pourcentages, vous négocierez ce sur quoi elle vous représente (par exemple, moi, mes agentes ne représentent pas mes traductions), et la durée du contrat.
Evidemment, être représentée n’enlève en rien à votre vigilance et à votre responsabilité personnelle : parfois, il y a des relations entre autrice et agente qui ne fonctionnent pas, des personnalités qui clashent, des désirs qui ne sont pas sur la même longueur d’ondes, et à partir de ce moment-là il ne faut pas hésiter à mettre fin au contrat. Il faut bien se rendre compte, cependant, que même une fois le contrat rompu, l’agence continue à toucher sa commission (selon les termes que vous aurez prévus) sur les contrats qu’elle a négociés elle-même.
L’agente qui m’aimait (idéalement)
Comment savoir si ça va coller avec une agente ? Franchement, c’est plein de choses à la fois. Réputation, personnes qu’elle représente déjà, mais aussi enthousiasme pour votre œuvre, alignement avec vos ambitions personnelles, manière d’être… et évidemment, conditions proposées. L’agente doit toujours, toujours être de votre côté. Ca peut vouloir dire parfois refuser de représenter l’un de vos textes, qu’elle estime trop faible par exemple, mais jamais vous laisser sur le bord de la route, mettre dix mille ans à répondre à vos emails, faire le minimum d’efforts possibles.
Les agentes doivent être justes envers toutes leurs clientes : je me méfie des agences qui font de la pub préférentielle à certains gros noms, au détriment des autres, ou qui oublient systématiquement de promouvoir un bon article sur votre livre tout en matraquant le moindre passage radio de leur grande star. Il est compréhensible que les agences dosent leur temps de travail, en partie, selon ce qui va leur rapporter de l’argent, mais encore plus que les maisons d’édition, elles doivent être hypersensibles au sentiment d’égalité entre leurs clientes, et ne jamais leur donner l’impression qu’il y a des chouchoutes et des moins chouchoutes.
Ou plutôt, elles doivent toujours vous donner l’impression que c’est évidemment vous, la chouchoute.
