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Accès libre – ‘Pour une démocratie désadultifiée’ – Toby Rollo

Etant donné que dans ma vie de tous les jours, côté fac, je lis des tas d’articles chouettes, inspirants, troublants, j’ai décidé d’inaugurer Accès Libre, une nouvelle rubrique de blog où je partage, en essayant d’enlever le jargon au maximum, des travaux universitaires contemporains ou plus anciens qui me semblent intéressants, dans les domaines de la littérature jeunesse, de la lecture, des études de l’enfance ou de l’éducation.

Aujourd’hui, « Vers une démocratie désadultifiée: Court-termisme et crise de la responsabilité au sein de l’apartheid générationnel« , de Toby Rollo (mars 2026), Critical Review of International Social and Political Philosophy.

Toby Rollo est professeur associé à l’université de Lakehead, au Canada, et c’est l’un des noms qui reviennent souvent en études de l’enfance ces jours-ci dans le monde universitaire, surtout en ce qui concerne les questions de participation politique des enfants. Il s’intéresse aussi à l’intersectionnalité de l’enfance, c’est-à-dire la manière dont le fait d’être enfant va entrer en contact avec d’autres identités – de genre, de race, de culture, etc.

Le titre d’origine de cet intrigant article de philosophie politique contient un jeu de mots intraduisible en français: il faut oeuvrer pour une démocratie « unadulterated », comprendre: « inaltérée », mais aussi « désadultifiée ». L’idée générale, c’est la démocratie telle qu’on la pense et qu’on nous la fait vivre est actuellement abîmée, « altérée » par le poids démesuré du pouvoir de décision des adultes, et la solution pour la réparer, c’est d’injecter un peu de justice intergénérationnelle là-dedans.

Plus précisément, Rollo argumente un certain nombre de choses qui me semblent vivifiantes:

  1.  La démocratie telle qu’elle est actuellement conçue privilégie le court-termisme, pas seulement parce que c’est « ce que les électeurs préfèrent », mais surtout pour des raisons structurelles – en gros, elle est conçue pour – en partie pour des raisons de calendrier électoral, mais aussi parce qu’elle est intimement liée à une logique capitaliste
  2.  L’impact négatif des décisions politiques sur les enfants ou sur les futures générations est, quant à lui, principalement compris comme un problème moral, ce qui mène souvent à une réaction du genre: ‘oui, c’est très dommage, mais j’en ai rien à battre’ de la part des décideurs

les adultes lamentant les impacts à long terme de leurs décisions

3. Il faudrait donc créer des changements structurels dans les processus de décision politiques qui forceraient à la prise de responsabilité intergénérationnelle. Lesquels? vous le saurez en lisant tout ce billet (ou l’article lui-même, tiens).

Entrons plus précisément dans l’argumentaire de Toby Rollo.

Une démocratie de la gratification immédiate (pour les adultes)

Rollo commence par argumenter que les systèmes de décision actuels en démocratie sont structurés de manière à privilégier les désirs immédiats des adultes, plutôt que de favoriser les solutions plus soutenables à long terme. Cette ‘tyrannie du contemporain‘ est assez marrante quand on y pense (ça, c’est moi qui rajoute), parce qu’on entend en permanence que les enfants sont incapables de se retenir de manger un chamallow tout de suite, même quand on leur en propose deux dans une heure. Mais les adultes, tout en agitant l’index en disant « rhoo, tu pourrais quand même attendre », prennent des décisions politiques selon ce dont ils ont envie dans les dix prochaines minutes.

Rare image d’un adulte aux prises avec une décision politique

Cet attachement au présent et aux effets de court-terme est dynamisé par les agendas électoraux et la communication politique. Il est aussi exacerbé par les attentes du capitalisme tardif, qui est conçu pour créer du profit le plus rapidement possible. Les démocraties contemporaines ayant structurellement partie liée avec l’économie capitaliste (à divers degrés néanmoins, que Rollo n’explore pas), on privilégie des profits immédiats, au détriment d’aménagements de plus longue durée.

Pour justifier ce court-termisme, on part d’un principe qui, selon Rollo, est faux: l’idée que l’action politique est principalement une affaire d’allocation de ressources limitées dans le présent. Le rôle des décideurs politiques serait de décider, dans un monde où les ressources sont limitées, qui doit avoir le droit à telle ou telle ressource.

Cette décision étant complexe, et requérant une grande ouverture d’esprit et une compassion sans limites, on se dit « ah là là, c’est pas pour les enfants, ça », car les enfants sont évidemment de gros bâtards impulsifs et égoïstes.

Cependant, note Rollo, il est faux de dire que l’acte démocratique par excellence est de décider où vont aller les quelques ressources limitées dont nous disposons. En réalité, nous ne manquons pas de ressources: la rareté est une « condition manufacturée » dans une logique de profits et les réelles pénuries sont bien moins communes que les manques artificiellement entretenus. Et certaines décisions majeures qui pourraient mener à une multiplication des ressources, voire à l’effacement de toute pénurie, ne sont sciemment pas prises : c’est éminemment le cas des décisions les plus soutenables, aux effets à long terme. Rollo donne l’exemple de l’énergie, qui n’est pas en quantité limitée si l’on considère les énergies renouvenables, mais qu’il est à la fois « plus facile et plus profitable de contrôler sous la forme d’énergies fossiles ».

Cette idée n’est pas en elle-même particulièrement novatrice, elle est assez classique en critique de la logique néolibérale et du capitalisme tardif, mais Rollo la connecte de manière intéressante à la question des droits des enfants. Il nous enjoint à labelliser comme spécifiquement « adulte » ce système démocratique court-termiste et orienté vers la recherche de profit immédiat, afin de mettre en lumière ce qu’il contient d’irresponsibilité intergénérationnelle.

Rollo estime que les enfants eux-mêmes ne prendraient pas des décisions qui « menacent la paix et la prospérité de leurs vies adultes ». On a là une vérité souvent énoncée par les défenseurs des droits des enfants et notamment du droit de vote dès la naissance, celle de l’injustice intergénérationnelle des démocraties actuelles: ceux qui subiront les conséquences des décisions présentes ne peuvent pas prendre de décisions, tandis que ceux qui peuvent les prendre ne subiront pas (aussi longtemps) ces conséquences.

Rollo suggère que la notion même de créer du commun, ou d’entretenir des communs, est liée à la responsabilité intergénérationnelle. Il faut que le « problème du futur » soit présent aux yeux de ceux qui prennent les décisions: l’acte démocratique par excellence est de « se discipliner, de la part de ceux qui sont absents ».

Trop souvent, hélas, cette question est vue comme « seulement » morale. On se dit que ça serait bien, oui, si on pensait un peu aux futures générations ! Mais juste pas là, pas maintenant, parce qu’on a des trucs trop urgents sur le feu. Mais jeudi prochain, promis, on essaie.

Tandis que les logiques de court-terme structurent les décisions démocratiques, les logiques de long terme sont de l’ordre, au mieux, d’un vague sentiment de devoir et de culpabilité. Il est donc difficile voire impossible, actuellement, de mettre les démocraties face à leurs responsabilités envers le futur.

2. Une ségrégation générationnelle

Cette difficulté à prendre en compte les générations futures n’est pas seulement liée au manque d’intérêt des adultes pour les effets à long terme de leurs décisions. Elle est aussi amplifiée par ce que Rollo appelle la « ségrégation » des enfants par rapport aux adultes. Ségrégation spatiale d’abord (les enfants sont confinés à la maison, dans les écoles, etc.) mais aussi et surtout politique, puisque les espaces de prise de décision politique et économique, « où les normes collectives sont négociées », ne sont accessibles en général que par les adultes.

De plus, il note, études à l’appui, que les adultes et les enfants passent très peu de temps ensemble; les adolescents et les adultes, encore moins. Il n’y a pas ou peu d’espaces de conversation entre les jeunes générations et les plus âgées. Rollo appelle ce phénomène un « apartheid générationnel », terme que je trouve inutilement polémique.

Il argumente que cette ségrégation générationnelle n’est pas anecdotique dans l’ordre capitaliste contemporain. Il fait de la séparation des familles et des communautés l’une des « conditions centrales de l’accumulation capitaliste », permettant aux travailleurs de travailler et aux non-travailleurs de garder leurs opinions pour eux.

Rollo suggère qu’il y a des conséquences politiques à cette ségrégation des enfants et des adolescents: leur sens de la justice et leur confiance en la démocratie sont affaiblis par leur désengagement politique, et peut mener à l’adoption d’idées fascisantes ou nihilistes.

Il faudrait donc penser aux enfants comme à des contemporains des adultes, dont les intérêts doivent être représentés actuellement et non pas seulement dans l’avenir. La légitimité démocratique doit s’envisager « dans le temps long », et non pas comme un retardement pour toujours des solutions soutenables au profit d’une logique de « rareté, de compétition, et de discipline générationnelle ».

3. Pour une démocratie fondée sur l’intérêt du plus impacté

Rollo propose de s’aligner sur le concept de philosophie politique qu’il appelle principe de l’intérêt du plus impacté. Il s’agit de la notion que ceux qui sont impactés par l’existence d’une norme devraient avoir une influence sur cette norme, à la mesure de l’impact qu’ils subissent; et, en miroir, que ceux qui pourraient se servir de cette norme pour en tirer un bénéfice indu devraient spécifiquement être exclus des décisions à ce sujet. En gros, selon cette logique, on ne devrait pas pouvoir être juge et partie. Si une décision affecte positivement mes intérêts et négativement ceux d’autres personnes au point de créer une inégalité entre nous, je ne devrais pas pouvoir m’immiscer dans la prise de décisions.

C’est un principe assez radical, mais intéressant quand il s’agit de groupes qui, par définition, ne peuvent pas s’exprimer – et qui sont souvent, comme par hasard, les plus impactés par les décisions prises sans les consulter. Les enfants, groupe marginalisé, souffrent disproportionnellement de décisions prises sans eux. Quant aux futurs enfants et aux futurs adultes, qui n’existent même pas encore, ils devraient, eux aussi, avoir voix au chapitre, selon ce même principe d’impact.

D’où l’idée que les processus démocratiques devraient être modifiés pour permettre aux groupes les plus impactés par des décisions politiques d’avoir une position privilégiée dans la prise de ces décisions.

Il faut, dit-il, des structures où l’on les adultes « ne peuvent être autorisés à se défausser de leurs responsabilités sur l’avenir. »

4. D’accord, mais comment faire?

Toby Rollo mentionne évidemment des stratégies d’inclusion directe des enfants et des adolescents aux prises de décision politique, par le biais de conseils des enfants, de plus grande mixité intergénérationnelle au sein des institutions, etc. Il croit beaucoup à la mise en contact entre adultes et enfants dans l’espace public (moi aussi). Il donne aussi comme exemple des pratiques indigènes d’inclusion quotidienne des enfants à toutes les structures adultes, sans distinction d’âge. Evidemment, ces mesures louables posent des questions clef de protection de l’enfance.

Plus novateur, me semble-t-il, il explique que la présence des enfants (/bébés/ados) n’est pas nécessairement requise dans tous les processus démocratiques réenvisagés pour être « désadultifiés ». Il suffit en réalité de changements systémiques majeurs qui rendraient impossible la non-prise en compte des intérêts des futures générations. Par exemple, il suggère:

– La divulgation obligatoire par les gouvernements des impacts de toute loi sur les enfants et les futures générations (ce qui implique de développer des méthodes variées pour calculer ces impacts)

– L’incorporation d’indices d’équité générationnelle dans tous les budgets publics

– L’ajout d’indicateurs de bien-être des enfants aux évaluations des hauts fonctionnaires (et, on peut l’imaginer, aux classements internationaux en général)

– La tenue d’un registre des « décisions à fardeau sur l’avenir » qui inclueraient par exemple la dette, les émissions, le maintien des infrastructures…

– L’obligation pour les entreprises de divulguer leur impact générationnel dans leurs rapports annuels

Et il laisse la porte ouverte à d’autres possibilités (personnellement, je trouve qu’elles devraient être beaucoup plus engageantes que la simple tenue de registres et d’indicateurs, mais on sent l’idée). La démocratie ainsi conçue, dit Rollo, ne pourrait plus se cacher derrière des questions morales en ce qui concerne la lutte pour les droits des enfants actuels et des enfants et adultes à venir. La prise en compte des enjeux de long terme deviendrait structurelle et non (uniquement) morale.

Rollo ne mentionne pas une mesure très clivante (personnellement, je suis contre, pour des raisons expliquées dans Pour le droit de vote dès la naissance) mais assez similaire dans l’esprit, qui serait de restreindre le droit de vote des plus âgés, ou de donner plus de voix aux plus jeunes, ce qui constitue une autre manière d’introduire des questions de justice temporelle et intergénérationnelle à l’intérieur même des processus démocratiques.

De cet article je retiens un certain nombre de choses intéressantes :

  • l’idée de labelliser nos démocraties actuelles comme spécifiquement « adultes », « adultifiées », voire carrément adultistes/ infantophobes/ misopédistes/ infantistes (on a trop de mots en français, là, faut s’arrêter), ce qui visibilise le privilège de l’âge qui fonde les décisions politiques
  • l’importance de faire de l’intérêt des enfants actuels et des générations futures une obligation inscrite dans les processus démocratiques, les structures et les institutions, plutôt qu’une question d’opinion, de morale ou de devoir
  • le fait (non-exploré par Rollo) qu’une telle pensée ouvre pour les enfants et futures générations des possibilités d’engager des poursuites légales en cas de décisions prises par court-termisme et au détriment de leurs intérêts dans le passé

Cette dernière question est d’autant plus importante et intéressante que le futur est en train de changer à toute vitesse, sous nos yeux, et les dynamiques d’âge, de générationnalité et de temporalité aussi. Longtemps, le manque de responsabilité intergénérationnelle a pu être lié à l’idée que, de toute façon, « on ne sera pas là pour voir les conséquences ». On peut s’inquiéter pour ses enfants, voire ses petits-enfants, mais au-delà, bon… après moi le déluge. Or, en l’état actuel de l’avancée des technologies, qui peut dire avec une certitude absolue qu’aucun adulte d’aujourd’hui ne sera toujours là dans cent, deux cents, trois cents ans, sous une forme ou sous une autre, et capable de répondre de ses actes et de ses (mauvaises) décisions vieilles d’un siècle ou deux ? Il y aura peut-être un moment, dans pas si longtemps, où l’on se posera sérieusement la question: « Comment intenter un procès au passé? »

Une bonne raison de faire exister, dès maintenant, des lois claires, des obligations réelles, des droits opposables qui garantissent aux enfants d’aujourd’hui, de demain et d’après-demain une vraie prise de responsabilité de la part des adultes d’aujourd’hui.

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