Ecrire en tirant la langue
Le 15 mai, j’étais à Trois-Rivières, au Canada, pour prononcer la conférence d’ouverture au génialissime congrès De Mots et de Craie, où 950 enseignant.es venu.es de tout le Canada (et même d’Europe!) se sont formé.es sur deux jours à de nouvelles pratiques d’enseignement littéraire et créatif.

Voici le texte intégral de ma conférence, qui était illustrée en direct (!) par Barroux.
Ecrire en tirant la langue
Quand j’avais douze ans, notre prof de français nous a fait lire Les Misérables, version non abrégée, pendant les vacances de la Toussaint. Je ne dirais pas que j’en garde un souvenir entièrement négatif, mais je dirais, à 97%. Je ne dirais pas que ça a flingué toutes mes vacances, mais disons 64%. C’était si long ! c’était si gavant ! c’était si sinistre ! Quand je suis revenue en cours, à la fin des vacances, la prof nous a dit : « Alors ? Soyez honnêtes. Qui l’a lu en entier ? » J’ai levé la main. « Tu as tout lu ? » m’a dit la prof. J’ai répondu « oui, sauf à un moment où il y avait une longue bataille, là j’ai sauté des passages. » Elle m’a dit : « Oh là là, mais il faut pas sauter des passages ! »
A l’époque, je ne savais pas ce que j’aurais voulu entendre – ce que nous aurions tous voulu entendre – à la place de ces remontrances. 24 ans plus tard, je crois que je sais. Ce que j’aurais voulu entendre, c’était cette phrase : « Je comprends. C’est difficile à lire. » Voire plus encore : « Je comprends. C’est difficile DE lire. »
C’est difficile de lire. C’est difficile à 5 ans, à 10 ans, à 15 ans, à 35 et 75 ans. Cette phrase est devenue un mantra pour moi. Je la répète aux ados, aux enfants que je rencontre en classe. C’est difficile de lire, c’est normal que vous trouviez ça difficile, c’est normal que ça vous fasse… tirer la langue. C’est un effort. Ce dont je m’aperçois, c’est que cette phrase n’est pas stressante pour les jeunes. Elle est calmante. J’entends flotter les pensées : « mais oui, c’est difficile, pourquoi personne me dit ça d’habitude ? »
Je vais faire dans cette conférence un continuum entre lecture et écriture, car pour moi les deux actes sont liés, dans ma vie comme dans ma conception de la littérature, et je ferai parfois des distinctions entre les deux. Mais je commence avec cette idée, dont je suis donc convaincue qu’elle est plus calmante que stressante : l’écriture comme la lecture, c’est difficile, ça n’a rien de naturel. Vous le savez. Ça requiert de hacker le cerveau. L’apprentissage est long, douloureux, et il dure toute la vie. Les textes qu’on lit et qu’on écrit nous font tirer la langue, haleter, saliver, et pas dans le meilleur sens du terme.
Tout dans l’écriture et la lecture est difficile : les points les plus techniques comme les points les plus conceptuels. « C’est difficile d’écrire ? » me demande un jour une petite fille de 7 ou 8 ans. Je lui retourne la question : « Alors, oui, bien sûr, il y a des difficultés ; vous, est-ce que vous trouvez ça difficile d’écrire ? » « Ouiiii » répondent les enfants. « Qu’est-ce que vous trouvez particulièrement difficile, dans l’écriture ? » « Les majuscules. »
Apprendre à décoder, c’est difficile. Langue allongée par l’effort, grignotage de crayon, larmes au fond de la gorge. Le français et l’anglais, vous le savez, sont particulièrement absurdes. La correspondance grapho-phonémique vient directement, dans un grand ricanement démoniaque, du huitième cercle de l’enfer. Mon fils de 4 ans, élevé dans un contexte bilingue, ne sait pas encore lire, mais il a déjà compris que c’est galère. Il m’a récemment écrit une série de lettres les unes après les autres, et m’a dit : « J’ai écrit un mot ! » avant de montrer trois lettres au hasard en disant : « Celle-là, celle-là et celle-là, elles se prononcent pas. » Commencer son alphabétisation, c’est avoir un troll sur l’épaule qui nous tape la tête à coups de marteau tout nous hurlant dans les oreilles des choses différentes de celles qu’il nous met devant les yeux.
Et puis d’un coup, hop, on croit que ça y est, c’est fait. Une fois passé le décodage, qu’est-ce qu’il resterait encore à apprendre ? Ca y est, t’es lancé, non ? Comment ça se fait qu’ils décrochent ? Peu de gens comprennent ce que veut vraiment dire « Savoir lire », et combien il y a loin de « je sais décoder » à « je sais comprendre un texte » à « je trouve du plaisir à un texte ». Frustration du côté du jeune lecteur : moi qui « sais lire », pourquoi la lecture me laisse de côté ? Amertume : toute façon j’y comprends rien, et les gens qui disent qu’ils aiment lire, c’est des snobs et puis c’est tout. C’est pas pour moi.
A côté de ça, les écrans. Quel confort. Quelle immédiateté ! Derrière leur lisse clarté, déjà cadrée pour nous, des créatures séduisantes font des choses que l’on reconnaît. Le son s’accorde à l’image et c’est comme si un monde plus coloré et ordonné et divertissant venait naître dans notre monde. Devant les écrans, le diablotin se tait. Lui aussi, il est hypnotisé. Il n’y a rien qui me déprime autant que de voir un enfant de deux, trois, quatre ans, rester debout devant un écran de télé. Tellement fasciné qu’il en oublie de s’asseoir. Quand on retire un écran à un enfant – comme à un adulte – c’est là qu’il ouvre la bouche. Qu’il écume, qu’il halète, qu’il salive. Langue pendue, yeux injectés de sang. J’EN VEUX ENCORE. Encore de l’immersion. Encore de l’immédiat. Encore du facile.
La difficulté de la lecture et de l’écriture, on ne peut pas l’ignorer. Ces langues tirées par l’effort, il faut les voir et les dire. C’est difficile de lire. Mais ne pas se tromper quand on cherche à simplifier les choses. Faciliter l’accès à la lecture, oui. Mais sans jamais, jamais, avaler sa langue.

Des lectures qui tirent la langue
Au rebours de ces douloureuses évidences, il est important d’en rappeler d’autres, et de beaucoup plus joyeuses. Ce n’est pas la langue qui est un problème. C’est la langue qui est la solution. Les enfants n’ont pas peur de la langue. Ils n’ont pas peur des mots compliqués, des tournures labyrinthiques, des moments où ça tombe en panne. Même avant d’avoir à peu près compris comment fonctionne la langue, ils adorent déjà l’entendre dysfonctionner. « Le Prince de Motordu habitait un chapeau magnifique, au-dessus duquel, le dimanche, flottaient des crapauds bleu-blanc-rouge, qu’on pouvait voir de loin » (Pef, Le Prince de Motordu). Hein ? Quoi ? Je n’y comprends rien, mais je suis déjà plié de rire, d’enchantement, de perplexité.
Le quotidien d’un petit enfant est littéralement fait d’apprentissage de mots nouveaux. Pour lui, il n’y a aucune différence entre les mots toboggan, tricératops et protagoniste. Il n’y en a pas un qui soit plus compliqué que l’autre. Tout est nouveau. L’une des phrases que j’entends le plus souvent des parents : « J’ai cru que ce texte serait trop compliqué pour lui, mais en fait il a adoré ». Là, j’ai envie de dire l’inverse de ce que j’ai dit plus haut. C’est normal que ce soit facile. Autant son cerveau n’est pas fait pour lire et écrire, autant il est littéralement fait pour le langage. Votre enfant de trois ans, madame, est nullissime pour lacer ses chaussures ; c’est un cancre de l’épluchage de carottes ; il se passera de nombreuses années avant qu’il arrive à passer le balai convenablement, malgré son énorme enthousiasme. Cependant, c’est un génie de la langue, comme tous les autres enfants de son âge. Il est littéralement fait pour.
Il a la curiosité pour. Il a la plasticité pour. Il a la mémoire pour. Il a envie. Il joue avec.
Vous le savez tous, bien sûr. Mais cette évidence-là ne l’est pas pour tout le monde. En tant que société, nous nous trompons collectivement sur les difficultés soi-disant rencontrées par les jeunes lecteurs et lectrices face aux textes. Nous sous-estimons dramatiquement la difficulté que c’est d’apprendre à lire et à écrire, et en même temps nous surestimons absurdement la difficulté que c’est d’apprendre la langue. La langue est là dans leur bouche depuis le début et elle s’agite dans tous les sens. « Ce n’est pas trop difficile pour eux d’apprendre des nouveaux mots, bizarres, rigolos, torsadés », répétons-le aux parents, aux amis, aux auteurices, éditeurices, profs et médiateurices parfois trop bien intentionnés. C’est même l’inverse. Ce sont les mots bizarres qui leur collent à la langue.
Un jour, une petite fille me dit que son livre préféré de moi est mon album La louve. « Pourquoi ? » je lui demande (question très difficile, je l’accorde). « Parce qu’à un moment, ça dit : « Un grand manteau mité ». ». Ce qui nous reste de notre enfance, ce sont, entre les anecdotes floues et d’un sépia nostalgique, ces mots piquants qui faisaient pétiller la langue et les oreilles.
Certains d’entre nous ont eu la chance de connaître des enseignant.es qui encourageaient ce rapport décomplexé à une langue complexe, qui nous en facilitaient l’accès. Christiane était la bibliothécaire de mon école primaire, une toute petite mezzanine qui nous semblait énorme, juchée en haut d’un escalier interminable. Dans ses ateliers, nous découvrions Cent Mille Milliards de Poèmes. Nous découvrions Exercices de style. Nous devions cartographier une ville où toutes les rues étaient des jeux de mots : « Rue Stine, Rue Béole, Rue Tabaga ». Nous écoutions des textes oulipiens et mettions en scène Le dromadaire mécontent de Jacques Prévert. Je me rends compte aujourd’hui combien cette femme était en avance sur son temps.
Plus ancienne garde, M. Bonijol, le directeur, venait nous faire un cours si notre maîtresse était absente. C’était alors toujours le même cours. « Sortez un papier et écrivez des mots brillants ! » nous imposait-il. Des mots brillants, c’était des mots qui avaient pour nous une saveur particulière, qui étaient rigolos, bizarres, merveilleux. J’avais 7 ou 8 ans et cette consigne était aussi obscure que fascinante. Je mettais, sans trop savoir pourquoi, mousse, poulpe, scintiller, écrevisse, cloque, turlututu. « Maintenant, écrivez un texte avec tous ces mots. » Les textes de Frankenstein que l’on en tirait ne devaient pas être exceptionnels. Et les enfants qui n’étaient pas sages se faisaient, littéralement, tirer les oreilles – c’était l’ancienne garde, je vous dis. Mais les ateliers de Christiane et de M. Bonijol m’ont appris à tirer la langue, à la tirer dans tous les sens, à la titiller, la traficoter, la turlupiner. A avoir l’intuition de ce qu’est un geste littéraire : une langue utilisée pas comme d’habitude.
Est-ce que les enfants vont comprendre ? Cette question rituelle, épuisante, on la pose aussi, et peut-être même encore plus, au sujet des ados. L’ado, entend-on énoncer sentencieusement, a besoin d’être immédiatement captivé. L’ado, figurez-vous, n’a aucune patience. L’attention de l’ado est minuscule. L’ado est collé au réel. D’un comportement courant – un ado en jogging, avachi sur un lit, sur son téléphone – nous déduisons une essence de son être : il ne peut pas, jamais, sortir de sa zone de confort. N’allez surtout pas lui mettre des trucs linguistiquement trop compliqués en main.
Préjugé faux, là encore, et toxique. L’une des choses qui me frappe le plus, de livre en livre, est l’extrême flexibilité des ados face à des textes stylistiquement et formellement originaux. Romans en vers, romans graphiques, textes hybrides, formes expérimentales, poésie minimaliste, monologue fleuve. Les acrobaties en vers de mes romans Songe à la douceur et Décomposée ont fait moins peur aux ados qu’à de nombreux adultes. Lecteurs multimodaux, multitâches, hyper-réceptifs, de nombreux ados sont en réalité très curieux des textes qui tirent la langue.
Là encore, nous sous-estimons leurs réelles difficultés de lecture – le fait, notamment, qu’ils maîtrisent rarement les stratégies clefs nécessaires à la compréhension profonde sur le temps long – et nous surestimons leurs difficultés à accepter l’originalité, la nouveauté, la différence. L’adolescence, moment de tant d’émotions, idées, luttes nouvelles, est éminemment le moment où la nouveauté est moins le problème que la solution.
Enfants comme adolescents méritent et désirent la littérature. Mais ils rencontrent des difficultés techniques et interprétatives qui les empêchent de tirer entièrement profit de leurs lectures. Nous confondons, dans le fameux « décrochage », l’une et l’autre. Certains que ce sont les textes qui sont linguistiquement ou stylistiquement trop difficiles, nous leur donnons des textes trop peu ambitieux, peu joueurs, peu nouveaux, peu aptes à stimuler la curiosité pour le geste littéraire. Convaincus que la lecture en elle-même n’est plus un problème puisqu’ils « savent décoder », nous ne pensons pas à continuer à la leur enseigner.
Quand je dis nous, ce n’est pas nous. Je sais que je prêche aux convertis, dans cet amphithéâtre. Mais pourtant il faut nous le rappeler à tout moment. Notre vision, que j’imagine assez largement partagée ici, de l’éducation littéraire – une vision exigeante d’un point de vue littéraire, mais véritablement accompagnante d’un point de vue pédagogique – est minoritaire. La plupart des gens se scindent en deux camps. D’abord, ceux qui placent les textes au-dessus de tout, et ne valorisent donc aucune forme d’éducation littéraire qui ne mènerait pas aux classiques, le plaisir en option. Ensuite, ceux qui sombrent dans un relativisme tout aussi toxique, estimant que tous les textes se valent, que « l’essentiel, c’est qu’ils lisent, peu importe quoi », voire qu’ « il n’y a pas de mauvais textes. »
Si rien ne compte d’autre que les classiques, pourquoi nous battons-nous ? Les lecteurs, alors, sont sans importance, et universellement remplaçables.
Si tout se vaut, s’il n’y a pas de mauvais textes, pourquoi nous battons-nous ? La littérature, alors, est sans importance, et universellement remplaçable.
Une éducation littéraire digne de ce nom doit prendre en compte et les lecteurs et la littérature.
Elle peut le faire seulement en maintenant à la fois qu’on peut rendre la lecture moins difficile pour les lecteurs, tout en revendiquant une littérature complexe. Car la difficulté et la complexité, ce n’est pas la même chose. Un texte complexe, c’est un texte qui s’étire à l’infini dans toutes les directions. C’est un texte dont on ne finit pas de découvrir des reliefs, un texte qui résonne avec tout notre être dans ses contradictions, ses non-dits, ses désirs et ses failles – avec notre propre complexité à nous. Une lecture difficile, c’est lié moins à un texte qu’à une difficulté plus générale, à faire appel aux bons outils pour activer compréhension et plaisir.
Toute la difficulté de l’éducation littéraire est de donner accès le plus simplement possible à des textes les plus complexes possibles.

Eviter de donner sa langue au chat (GPT)
Cette question de la différence entre résoudre les difficultés de lecture sans abolir la complexité littéraire devient d’autant plus politique et philosophique quand on prend en compte l’une de ses mauvaises solutions, celle que j’ai mentionnée en deuxième.
C’est la tentation, bien intentionnée, de se dire : « Pour que la lecture devienne plus facile, rendons les textes plus faciles. » Plus faciles, cela veut souvent dire, ces derniers temps, « dotés de caractéristiques semblables à celles d’autres médias » – notamment les films, les séries, les écrans. Nous avons la tentation de loucher du côté des formes textuelles « transparentes » qui permettent un accès apparemment direct à ce qui nous semble le plus immédiatement addictif, le plus accrocheur, le plus immersif : l’intrigue et les personnages – au détriment de ce qui nous semble obstruer, bloquer, compliquer la vie des lecteurs : la langue.
Des littératures « proches des jeunes », nous vante-t-on, collées au réel, avec des narrations en je, au présent, du vocabulaire simple, beaucoup de dialogues, de l’action, peu de figures de style. Surtout rien qui achoppe, surtout le moins de moments possibles où l’on se rend compte que tout cela est fait à partir de mots.
C’est oublier ce qui fait l’essence de la littérature, ce qui vaut qu’on se batte pour elle. C’est le seul art qui soit construit entièrement à partir de mots, c’est-à-dire de ce miracle, un souffle d’air sculpté par nos lèvres qui vient créer images, émotions, impressions. « Je suis le vers témoin du souffle de mon maître », dit Robert Desnos.
La littérature, c’est quand nous nous époumonons. Le langage est de la respiration qui vient s’adresser à l’humanité, qui vient témoigner de l’humanité. C’est ce qui fait passer de la simple vie, ou survivance, à l’existence. La langue dans notre bouche fait de notre souffle un sens.
Et combien, ordinairement, ce sens est galvaudé, vieux, mâchouillé, remâchouillé ! Les mots, dans leur utilisation ordinaire, passent complètement inaperçus, parce qu’ils sont complètement remplaçables. Quand il s’agit simplement de transporter de l’information, il y a mille manières de dire la même chose. « Pour trouver l’hôtel Delta, tourne à gauche au bout de la rue St Roch. » « A la fin de la rue St Roch, prends à gauche et tu arrives à l’hôtel Delta. » « Va jusqu’à la fin de la rue St Roch et ensuite vire à gauche. » Quelle importance ?
Mais le littéraire c’est ce qui ne peut pas être dit autrement. C’est complet, c’est plein. Ce n’est pas « le fond » et « la forme ». Ca ne peut pas être paraphrasé. En disant : « donnons accès directement à l’intrigue, aux personnages », avec une langue la plus transparente possible, nous ne faisons pas de la littérature, nous donnons des informations. Nous nous cantonnons… au contenu.
Du contenu. C’est cela que nous promettent les intelligences artificielles. Générez du contenu. Un contenu, c’est ce qui est contenu dans un contenant. Un poil carcéral, comme affaire, et surtout déprimant et anti-littéraire au possible, non ? Ca part du principe qu’une idée est là, qui attend juste qu’on la mette dans une petite boîte. Clic – ça peut être dit comme ça. Ou – reclic – comme ça. Ou – reclic – comme ça.
Mais ce n’est pas ça, la littérature. La langue littéraire, n’est pas dans un contenant. Elle n’est pas transparente, elle ne cherche pas à passer inaperçue, à « communiquer une idée » le plus efficacement possible. Elle ne se contient pas, elle vient de très profond et s’étire dans tous les sens. Elle n’obéit pas aux modèles prédictifs ; elle est un mélange imprévisible. Mélange de mon humeur, de mon repas d’hier, d’une lecture d’il y a six ans, des rognures d’ongles d’un chagrin d’enfance, d’un débris de pensée et d’une envie floue. Je ne veux pas me contenir. J’écris avec les mots sur le bout de langue.
Respectons les mots. Une IA ne lit pas. On dit : l’IA a lu des millions de livres. Non. Jamais une IA n’a lu quoi que ce soit. Jamais une IA n’a été picotée par les mots un grand manteau mité. Jamais une IA n’a souri d’une blague, râlé d’une longueur, sauté des passages, relu une page, relu un livre, jamais une IA ne s’est demandée ce qu’allait faire le personnage, jamais une IA n’a relié un texte à une expérience passée, jamais une IA n’a voulu dire à une autre IA : tu devrais vraiment lire ça.
Respectons les mots. Une IA n’écrit pas. Jamais une IA n’a écrit quoi que ce soit. Jamais elle n’a hésité sur un terme, fait un lapsus, gloussé de joie en trouvant pile poil la bonne formulation, celle qui émerveillera quelqu’un d’autre, touchera, affectera. Jamais une IA n’a eu besoin, envie d’écrire pour se purger d’une peur, d’un désir, d’un trop-plein. Une IA n’a pas de trop-plein. Elle génère du contenu.
Paradoxe : l’intelligence artificielle nous promet des textes qui sonnent très naturels. Et elle y arrive ! Parce que le texte soi-disant « naturel », celui dont on ne remarque pas les mots dont il est fait, est éminemment prévisible. Mais moi je ne veux pas des textes naturels. Je veux des textes glorieusement artificiels. Je veux le mot qui fait s’écarquiller les yeux et la phrase qu’on doit relire trois fois pour comprendre dans quel sens elle fait le cochon pendu. Je veux le texte qui hurle qu’il n’y a rien de naturel dans cet art du langage qu’est la littérature.
L’enfance, ironiquement, est une grande différence entre le vrai texte littéraire et le contenu généré par IA. L’être humain, et donc la langue humaine, a eu une enfance. Une enfance, ça veut dire cent mille milliards d’aléatoires, un corps qui a grandi avec ses sensations, des accidents, des désirs, des erreurs, des inventions, des fourchelangues, des mots qui ne sortent pas comme ils devraient, des traumatismes, ancrées dans le corps et les expériences physiques.
La langue vraiment littéraire, celle que l’on tire, étire, celle qui attire, celle qui nous retire du sens ordinaire et soi-disant « naturel » des mots, elle n’est pas seulement cognitive. Elle est sensuelle, liée à des positionnements du corps, une température, un état de santé, un handicap, par-dessus tout une histoire personnelle. Cette langue est la trace d’un être qui a grandi en contact avec le monde.
Nous devons donner à nos enfants et adolescents une littérature qui tire la langue, et surtout pas une littérature qui met sa langue dans sa poche, bien rangée à côté du smartphone. C’est une responsabilité esthétique, philosophique, politique, surtout aujourd’hui, quand la tentation de donner sa langue au chat (GPT) est tellement forte.
Dans l’accès à la littérature, la langue n’est jamais le problème. Complexe, imprévue, troublée, perturbante, délirante, vivante, elle n’est jamais en elle-même difficile. En adoptant une posture relativiste, en disant que tous les textes se valent, qu’il faut privilégier les textes simples, transparents, courts, « comme des films », nous laissons le champ libre à la prolifération de contenus simplistes, qui n’ont plus de littéraire que le packaging.
Pourtant la difficulté demeure. Comment faire aimer cette langue littéraire, qui demande tant d’efforts au niveau de la lecture ?

Une langue bien pendue
Depuis quelques années, l’oralité revient sur le devant de la scène, et on ne saurait assez réitérer l’importance de l’oralité comme vecteur de littérarité. L’oralité remet le mot en souffle ; en activant la langue dans la bouche, elle réincarne le langage. Ces « mots brillants » que M. Bonijol me faisait écrire, ils prennent corps dans l’air en tant que « mots résonnants ».
Epoumonons-nous ! L’oralisation des textes les ancre dans un lieu, un temps, et surtout des relations. Pour celui qui écoute, libérés de la page, les yeux vagabondent, caressent un paysage par une fenêtre de voiture. Ce moment-là, mélange de voix, d’odeurs, de mouvements, de saveurs, restera marqué dans l’esprit de celui qui lisait et de celui qui écoutait, restera accroché au texte pour toujours. Il nous rappelle que la langue cherche toujours quelqu’un pour l’accueillir. « Le texte me désire », disait Roland Barthes. Dans le concours des Petits Champions de la lecture dont je suis la marraine, c’est ce qui me frappe le plus souvent avec les lectures à voix haute des enfants : ce désir que la langue atteigne, affecte, fasse rire, fasse pleurer.
On peut lire à voix haute ; on peut aussi écrire à voix haute. Dans les ateliers d’écriture à voix haute que je mène avec de petits enfants, nous inventons une histoire tous ensemble, que nous écoutons s’écrire par nos voix conjointes, invisible, dans l’air. C’est possible de discuter d’un choix de mot lancé en l’air ; toute la classe s’y met. Pourquoi pas celui-là ? Non, plutôt celui-là. Quelqu’un finit par proposer le bon, qui s’insère parfaitement dans la phrase faite de rien, de souffle, qui naît dans l’air entre nous. Cette histoire et ses mots, aussi éphémères que la rencontre, sont la définition du texte non contenu, né de tous les aléatoires d’un groupe de 25 personnes qui tirent toute la langue à partir de 25 enfances, 25 repas d’hier, 25 fatigues différentes.
Il ne s’agit pas de dire que l’oralité est « facile », là où la lecture avec les yeux serait « difficile ». La lecture à voix haute, comme l’écriture à voix haute, requiert une attention énorme. On ne peut pas revenir en arrière, corner la page, s’arrêter pour stabiloter. Mais elle libère notamment du fardeau énorme et monacal de la lecture solitaire, où l’on ne peut compter que sur soi-même pour aller jusqu’au bout de sa lecture. Elle offre en temps réel un partage – je sais si l’autre personne elle aussi a sursauté en atteignant telle péripétie, j’ai entendu l’émotion dans la voix du lecteur quand il a lu telle phrase de dialogue. Elle fait ressortir les effets sonores de la langue, qui reviennent à notre enfance et à celle de l’humanité. Elle est gonflée – gonflée d’être là, de mobiliser deux, trois, cent personnes, alors qu’il y aurait tant d’autres choses à faire, plus urgentes, plus productives ; alors qu’il serait plus efficace que chacun lise le texte dans son coin. Elle est gonflée de sens – elle nous rappelle que la langue littéraire est une intrusion dans l’ordinaire, met la normalité à distance, se rit de la productivité. S’en moque !

Tongue in cheek
Mettre à distance, rire, se moquer, ce sera mon dernier point, c’est là une autre manière, et si importante ! pour que toute écriture, toute lecture tire vraiment la langue. Les bébés apprennent mieux quand quelque chose les fait rire. Montrez-leur un geste, et puis le même, mais en faisant à moitié n’importe quoi et en vous couvrant de crème au chocolat. Ils tireront leur enseignement plus rapidement de la version Gaston Lagaffe.
Le monde va vite et tout le monde, y compris les institutions éducatives, y compris les institutions littéraires, sont de plus en plus soumises à des impératifs d’efficacité. Où sont les interstices de drôlerie dans nos pratiques ? A quel moment pouvons-nous gaffer ? Quels espaces pour la loufoquerie, la fantaisie, la blague, le jeu de mots pourri ?
Mes plus grands souvenirs de lecture d’enfance, sur mon lit à avoir mal au bide et presque faire pipi au lit, sont dus à Fifi Brindacier, Fantômette, Tom-Tom et Nana. Mais aussi à l’adolescence, où il est si tentant de complaire dans le marasme, le voyeurisme, et ce que Sartre appellerait un « esprit de sérieux », une façon d’être collé au réel sans moyen de s’en distancier. L’humour réaffirme notre moi en nous en distanciant. Dans un épisode légendaire de Fifi Brindacier, celle-ci avise une pharmacie où une affiche clame : « Souffrez-vous de taches de rousseur ? » Ni une, ni deux, elle entre dans la pharmacie et dit : « NON ! » « Non quoi ? » s’enquiert la pharmacienne un brin surprise. « Non, je ne souffre pas de taches de rousseur ! » « Mais ma pauvre enfant, » s’exclame la bonne dame. « Tu es couverte de taches de rousseur. » « Oui, mais je n’en souffre pas ! Je les trouve très belles ! ». Anne with an E n’aurait pas dit mieux.
L’humour n’est pas simplement un effet. Il a partie liée avec la littérarité. Il est par définition un ennemi du littéralisme, c’est-à-dire du langage compris comme si le mot épousait exactement le monde. « Ma maman m’a dit que son amie Yvette était vraiment chouette », dit Alain le Saux, et l’illustration montre une énorme chouette, très élégante, en manteau de fourrure, qui entre dans la maison. Voilà ce qui se passerait si le réel et la langue étaient en parfaite adéquation !
Irrévérencieux envers la vie, la langue, la littérature elle-même, la lecture, le texte humoristique pour enfants et ados ouvre des bulles entre notre conscience et notre monde : il y a des espaces entre, nous souffle-t-il. Entre une blague et le rire, cet espace de tension où on attend de trouver de tout, même un ami.
L’humour est souvent méprisé, ou tout simplement ignoré, en littérature jeunesse comme en littérature adulte, alors même qu’il existe tant de formes d’humour, et si facilement mélangeables. Une blague scato peut émerger dans un pastiche sophistiqué, des calembours saupoudrer un moment d’humour tendre, une course-poursuite burlesque inclure des trouvailles d’auto-dérision délicieusement britanniques. L’humour se marie à tous les genres, à toutes les formes. Ironie et sarcasme mordent à belles dents, tandis que la tendre fantaisie chatouille comme une limonade. « Tobie mesurait trois millimètres de haut, pas très grand pour un enfant de son âge, » commence Timothée de Fombelle au début de Tobie Lolness, avec un doux sourire. Le ton est lancé, l’aventure nous tire déjà la langue.
Contre le sens commun, l’humour nous force à nous faufiler dans des sens souvent interdits. Le sens figuré. Le sens caché. Le sens large. Le sens de la vie, en sorte. La langue littéraire même est une drôlerie, voire une bouffonnerie. En se refusant à arranger classiquement les mots et les phrases, elle joue le rôle du bouffon du roi, et souvent, le montre nu. Il m’arrive de lire des textes avec des partis pris stylistiques et formels tellement hors du commun qu’ils me font rire alors même qu’ils ne sont pas véritablement drôles – mais ce qu’ils chamboulent de ma vision du langage est tel que je me dis « c’est gonflé », gonflé de sens, gonflé de vie, gonflé d’un grand point d’interrogation par rapport à la réalité, à la norme, au naturel.
Chassez le naturel, pourtant, il revient au galop. Je m’interroge en voyant parfois avec quel sérieux les ados, jeunes adultes, adultes abordent des textes qui sont de toute évidence humoristiques. Récemment, je donne à lire Peter Pan à mes étudiants et nous faisons ensemble une analyse du premier chapitre (ici dans une traduction d’Yvette Métral):



Ayant écouté des analyses de ce passage comme typique d’un couple traditionnel où l’homme est obsédé par l’argent, la femme par le foyer et les enfants, ce qui témoigne d’une répartition des rôles tristement sexiste, je finis par me rendre compte que tout le monde l’a pris au premier degré. L’absurdité totale de ce passage leur est passée complètement au-dessus de la tête. Le sérieux l’a emporté – pire, l’attitude de Mr Darling leur fait dire que le texte lui-même est sexiste, traditionnaliste, conservateur.
Que s’est-il passé dans une éducation littéraire pour qu’un texte comme celui-ci soit pris au premier degré ? Je les interroge sur leurs affects. Qu’avez-vous ressenti en le lisant ? De l’indignation, de la tristesse pour Mrs Darling. Vraiment ? Ca ne vous a pas fait rire ? Ah si, une étudiante a trouvé une phrase drôle.
Que s’est-il passé dans une biographie de lecteur pour que ce texte soit pris au sérieux ?
Je pense que ce qui s’est passé, c’est une éducation littéraire qui leur a appris à tourner sept fois leur langue dans leur bouche. Une éducation littéraire qui leur a appris à tenir leur langue. Une éducation littéraire qui s’est focalisée sur des nourritures trop simples, voire simplistes, en croyant bien faire, au lieu de leur faciliter l’accès à des textes complexes, par l’oralité, par le jeu, par le rire et le partage.
« Pourquoi faites-vous des textes humoristiques ? » me demande-t-on souvent. Avant, je répondais que ça me venait naturellement. Maintenant, j’ai une fierté presque politique à le revendiquer. Dans ma série actuelle, Pierre Bayard, détextive privé, j’ai voulu mélanger analyse littéraire, enquête et rire, parce que pour moi les approches sérieuses de la littérature ne se font jamais sans un sourire en coin et sans une certaine folie investigatrice. Je fais des textes drôles parce que je crois à une écriture qui tire la langue. Je crois que l’humour et le littéraire font partie d’un même mouvement, celui qui refuse le simplisme, le littéralisme, l’immédiateté du réel. L’essence de la littérature est une langue qui fourche.
Ici, à De Mots et de Craie, je sais que nous partageons les mêmes idéaux. Le succès du congrès le montre : nous sommes beaucoup. Beaucoup qui voulons donner aux enfants et aux adolescents une vraie littérature, bourrée, blindée, gonflée, boursouflée de langue, une littérature qui revendique sans complexes sa complexité, ses bizarreries, son inconfort, son imprévisibilité.
Par tous les moyens, au fil de ce congrès, discutons des manières de faciliter tous les accès à ces sens interdits. Continuons à enseigner la lecture bien au-delà du décodage : on peut apprendre à mieux comprendre les textes tout au long de la vie si on a les bonnes stratégies en main ; on peut ouvrir tous les genres, tous les textes à la compréhension des autres, et de soi-même, si l’on sait comment les aborder. Adultes, montrons aux enfants et ados que nous continuons à apprendre à lire, et que nous continuons à trouver ça difficile, mais que cette difficulté ne nous donne pas pour autant envie de textes simplistes ; au contraire, elle nous aiguillonne vers la complexité.
Valorisons sans limite les pentes douces vers cette complexité. Les traductions de livres en FALC littéraire (Français facile à lire et à comprendre), comme le font les éditions Kiléma, qui adaptent, avec un nouveau geste littéraire plus aisé à comprendre pour tous publics, des œuvres littéraires ; les mises en voix ; les arpentages ; les audiolivres ; les débats ; les clubs de lecture ; le cosplay ; la fanfiction ; le fanart ; les influenceurs et influenceuses ; les parodies, pastiches et autres irrévérences, qui nous déploient les textes infiniment.
Et si nécessaire, disons aux ados cette phrase hautement titillante : la littérature, c’est le meilleur moyen de passer sa vie entière à s’embrasser avec la langue.
