« N’attendez pas le bon livre! » Le texte de ma conférence Tedx
Le 11 février 2025, j’ai donné une conférence sur le plaisir de lire pour Tedx Paris, au Grand Rex. Je ne vais pas vous faire croire que ce n’était pas l’une des expériences les plus stressantes de toute ma vie, mais bon, la vidéo est là et j’espère qu’elle vous plaira.
Et voici le texte intégral de la conférence, si vous préférez la lecture dans la tête…
Introduction
C’était quand, votre dernière orgasme… littéraire? La dernière fois où vous lisiez un livre et vous vous êtes senti transporté. Emporté. Le monde a disparu autour de vous. C’est tellement bien quand ça arrive, ça, tellement jouissif. Dommage que ça soit si rare, un livre comme ça.
“Madame”, me disent les ados que je rencontre dans les classes – je rencontre entre 1000 et 2000 enfants et ados par an, en tant qu’autrice jeunesse – “Madame, moi j’aimerais bien trouver un livre qui me donne du plaisir, mais juste j’en trouve pas”.
Vous auriez pas un livre à leur recommander? ça c’est vraiment ce qu’on me demande tout le temps, tout le temps, tout le temps: les parents, les journalistes, “madame Beauvais je vous en supplie, dites-moi les 10 meilleurs livres pour faire aimer lire, je vous en supplie, mon fils ne lit pas, quel livre va le faire lire?”
Et moi je suis toujours embêtée face à des questions comme ça. Évidemment d’un côté je reconnais la détresse, je dis je sais pas, essayez Roald Dahl, Hunger Games, Percy Jackson, des trucs qui marchent généralement…
Mais au fond de moi, je sais que c’est même pas que c’est pas la bonne réponse. C’est que c’est pas la bonne question.
La question ça devrait pas être quel livre va me donner du plaisir, mais comment je peux aborder n’importe quel livre pour trouver du plaisir dedans.
La solution c’est pas le livre. C’est la lecture.
Si j’avais 10 minutes en face d’une classe, c’est comme ça que je répondrais à cette question.
Lire, c’est difficile
Ce que dirais déjà, c’est qu’aimer lire, c’est pas quelque chose d’automatique, de naturel, quelque chose qui vous tombe dessus tout cuit. Oui, ça arrive une fois de temps en temps, quand un livre correspond pile poil à votre humeur, au moment, à votre niveau de lecture. Mais du coup on croit que ça devrait toujours être comme ça! Et on a tort.
Le plaisir de lire c’est pas naturel. Il y a rien de moins naturel que de regarder des fines tranches d’arbre mort où on a imprimé des petites traces d’encre et d’être émotionnellement affecté par ça. C’est normal que ce soit difficile de trouver ça trippant.
Les écrans, par contre, et tout un tas d’autres choses, ne demandent aucun effort. Il y a 10 000 choses qui donnent du plaisir facilement. Il faut le dire, dire aux ados, oui, je sais c’est difficile, oui, je suis bien d’accord: quand on scrolle, même les trucs nuls nous donnent du plaisir, alors que quand on lit, c’est difficile de prendre son pied même avec des trucs géniaux.
Mais pourquoi c’est difficile? Est-ce que vous vous rendez compte de tout ce qui se passe dans votre tête quand vous lisez?
Quand vous trouvez du sens à vos lectures, c’est incroyablement complexe ce qui se passe, c’est presque un miracle.
Voilà ce qui se passe.
Préconceptions
D’abord vous avez un livre devant vous, papier ou numérique, avec une couverture, peut-être plutôt blanche crème avec une peinture ancienne. Ça fait plutôt sérieux, ça. Il va y avoir un titre. Peut-être que vous le connaissez déjà, peut-être pas encore. Vous voyez un auteur, un titre comme Émile Zola, L’Assommoir, oulala! Vous vous dites ça sent le bon gros classique. Vous dites historique, social, longues phrases, langue vieillotte.
Ou alors au contraire ça vous dit quelque chose, des amis vous en ont parlé, vous vous dites romance érotique la, oui c’est a la mode ce truc. Ça, ça s’appelle mobiliser ses connaissances: vous n’arrivez pas à un livre comme l’agneau qui vient de naître, vous avez déjà un bagage littéraire et culturel. Vous l’activez.
Déjà l’affect commence – l’attente du plaisir, ou le stress de la douleur à venir. Vous vous mettez en condition comme un athlète qui se prépare à faire une épreuve sur un terrain qu’il connaît très bien, ou pas du tout. Un lecteur c’est quelqu’un qui s’échauffe avant d’entrer dans un texte.
Questions
Vous ouvrez le livre. Voilà au hasard une première phrase que j’aime beaucoup, que j’adore. Cette première phrase, c’est celle-là: “tous les enfants, sauf un, grandissent.”
Qu’est-ce qui se passe ici dans cette première phrase? Elle est vraiment étrange. Comment ça tous les enfants sauf un? Qu’est-ce qui lui arrive, à cet enfant-là? Est-ce qu’il est mort? Non, parce que malheureusement il y a plein d’enfants qui meurent donc ça serait pas tous les enfants sauf un. Est-ce que c’est symbolique, par exemple l’histoire d’un adulte qui est resté enfant dans sa tête? Ou alors est-ce que ça veut dire que vraiment c’est un enfant qui grandit pas? Ça semble magique, ça va être un livre de fantasy je pense…
Quoi qu’il en soit, quand on dit tous les enfants sauf un grandissent, ça ça nous dit quelque chose, c’est que ce “un” en question, sans doute ça va être le héros de l’histoire, le protagoniste ou du moins un personnage super important.
Et c’est la vérité. C’est la première phrase de Peter Pan de J.M. Barrie, Peter Pan, l’enfant qui ne grandit jamais. Tu vois, c’est ça ce que tu fais dans ta tête. Quand tu lis, tu te poses plein de questions. Chaque phrase génère des questions. Les lecteurs expérimentés ils s’en rendent pas forcément compte, mais leur cerveau est constamment en ébullition, en train de se dire, “c’est qui ce personnage? Qu’est-ce qu’il vient faire là? qu’est-ce qu’il va faire ensuite?”
Prédictions
Ces questions elles sont souvent lancées vers l’avant. Elles donnent lieu à des prédictions. Quand on lit, on cherche toujours à savoir ce qui va se passer après. Ça donne une sorte de plaisir très particulier, ce geste prédictif. Le plaisir de l’enquête, le plaisir de l’investigation. Quand on entre dans un texte en étant ce lecteur actif, le texte devient comme une énigme. Au lieu de se dire “Oh là là c’est compliqué, je comprends rien”, on va se dire “trop bizarre, j’ai jamais vu ça, comment en faire sens? Qu’est-ce que je saisis pas encore?”
Ce plaisir là, c’est pas un plaisir immédiat. C’est un plaisir frustrant, un suspense, un désir de voir ses attentes confirmées ou pas.
Connexions
Un lecteur il va aussi chercher à trouver d’autres plaisirs par les connexions. Parce qu’un texte c’est rien, c’est mort, c’est froid, tant qu’on ne cherche pas des moyens de le connecter à notre vie, au monde et à d’autres textes.
Par exemple, quand je lis un passage très connu, un passage de Marcel Proust, gros bon classique, Du côté de chez Swann. C’est le passage de la petite Madeleine. On a notre héros qui mange une madeleine trempée dans un peu de thé, et tout à coup un souvenir lui revient; le monde autour de lui disparaît et il est propulsé dans son enfance, en train de prendre un petit morceau de Madeleine, que sa tante lui donnait les dimanches trempé dans une tasse de thé.
Pourquoi ce passage, ça affecte tellement de monde? Parce que ça décrit comme personne ne le ferait une expérience que tout le monde a pu vivre. La science l’a prouvé, que les odeurs et les goûts sont extrêmement puissants en termes de révélateur de souvenirs, et donc quand on se trouve projeté avec ce héros dans son passé, on se rappelle toutes les fois où ça nous est arrivé. On se dit, mais oui, moi aussi quand je mange des Pépito Pokitos, j’ai l’impression que j’entends le générique de Sister Sister que je regardais en 1999 après l’école…
Identification
Ça, ça s’appelle l’identification. C’est un affect hyper puissant. Moi aussi ça m’est arrivé. C’est exactement ça que j’ai ressenti, et personne avant ne l’avait dit d’une manière qui me semblait aussi limpide, aussi véritable, aussi juste. Je me sens traduite. Cet homme de 1917 parle de moi, une fille de 2024.
Aliénation
Souvent aussi, on a le plaisir exactement opposé: celui de ne PAS se reconnaître. Je n’ai jamais vécu ça, j’aurais jamais imaginé qu’on puisse ressentir ça. Et pourtant je le vis, je le ressens, grâce à ce personnage. Aucun autre art ne nous fait comme cela rentrer dans la tête de quelqu’un d’autre pour mieux nous comprendre nous-mêmes, ou nous faire comprendre comment vivent les autres.
Intertextualité
Et puis il y a d’autres connexions qui se nouent par exemple dans ce fameux passage de la petite madeleine. Ça vous rappelle pas un Disney? À la fin de Ratatouille, le critique gastronomique qui était méchant croque un morceau de ratatouille et tout à coup il est catapulté dans sa cuisine d’enfance. Il se souvient de sa jeunesse et ça le rend beaucoup plus gentil d’ailleurs, parce qu’apparemment quand on se souvient de son enfance on devient beaucoup plus gentil.
Ça ça s’appelle l’intertextualité, et c’est un acte littéraire fondamental. Au début d’une existence de lecteur on se dit, “Mais est-ce que j’ai le droit de dire ça, que Proust me rappelle Ratatouille et que Ratatouille me rappelle Proust?” Mais bien sûr évidemment j’ai le droit. C’est même ça qui fait vivre ces textes, qui leur donne du sens, qui les réchauffe parce qu’on les frotte ensemble en tant que lecteur.
Visualisation
Des récits, y en a partout. Si on veut juste des histoires, il y a des films, des séries, des jeux vidéo. Mais la littérature, ce qu’elle a de particulier c’est que c’est l’art de créer des mondes entiers à partir de mots, grâce a la visualisation. Ca c’est une extase surpuissante quand on est lecteur. C’est l’art le moins cher au monde. Mon Harry Potter il m’a rien coûté en acteurs, en décor et en effets spéciaux. Il est né avec moi. Il mourra avec moi. C’est le mien. Mon Poudlard, que j’ai visité tant de fois, dont je connais tous les recoins, personne ne peut y pénétrer. Qu’on m’enferme en prison, qu’on me prive de récits pour le reste de ma vie, j’aurai ces univers-là à parcourir qui sont les miens, qui ont juste été créés par mon cerveau, gratuitement, merci cerveau.
Composition
Plus on lit, plus on s’émerveille que tout ça, ce soit – Juste. Des. Mots. On comprend ce que c’est que le langage littéraire, le geste littéraire. C’est prendre des mots banals, que tout le monde a remachouillés, et on va les composer différemment pour faire naître des impressions qu’on n’aurait jamais imaginées.
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre…
Dans ces quelques vers de Rimbaud, Voyelles, on a quelqu’un qui donne littérairement vie aux lettres. Et il le fait non seulement parce que ses personnages sont des voyelles, mais aussi parce que le poème même fait s’animer, vibrer le langage.
Quand on le lit, on voit bien que les mots ils sont pas comme on les entendrait d’habitude. Personne parlerait comme ça madame! Ben oui, sinon ce serait pas la peine. Ce serait pas un geste littéraire. La vraie littérature, elle dérange le langage. Elle donne vie à chaque mot, chaque lettre devient un personnage, comme chez Rimbaud. Avec la littérature les mots ils se mettent à avoir des couleurs. Ils se mettent à avoir des musiques. Un mot très banal va pouvoir briller extraordinairement parce qu’il est mis dans une phrase d’une manière nouvelle.
Et le monde autour de nous est changé, parce que le monde qui nous est donné, qui est autour de nous, qui nous est présenté, les mots littéraires nous leur re-présentent, c’est-à-dire qu’ils nous le présentent à nouveau.
Il fait ça un lecteur. Il va chercher à comprendre comment ces mots redonnent vie au monde.
Lire comme un guitariste
Pour résumer, quand on est passivement à attendre le bon livre, on est comme quelqu’un qui prend une guitare et qui pince une corde. Dzing, ça fait une note. Vous imaginez dire: “J’aime bien cette note, je veux seulement elle, rejouée a l’infini”. Ou alors: “J’aime pas cette note, ca doit vouloir dire que je déteste la guitare”. C’est ça, ce qu’on fait quand on est un lecteur passif, c’est aussi absurde que ça.
Mais quand on cultive ses capacités de lecture, on devient un joueur de guitare. Toutes ces opérations mentales là, prédictions, questions, visualisation, connexions, compréhension du geste littéraire, elles appliquent chacune une pression particulière sur le texte – sur la corde – et chacune va faire entendre une note différente. On comprend que la littérature c’est pas juste une seule jolie note, c’est la possibilité de mille mélodies. Et à côté d’une corde, mille autres cordes – mille autres textes – et les possibilités se démultiplient encore. Quelle musique je vais jouer ensuite? On devient accro.
Apprendre à vraiment lire, c’est comme apprendre la guitare, c’est dur. C’est de l’effort, c’est difficile, ça c’est sûr, c’est sûr et certain et on se décourage si vite.
Sauf que promis, plus on cultive sa compréhension des textes pour arriver à un plaisir de lire et plus ça devient un réflexe. A tel point que les lecteurs expérimentés la plupart du temps ils se rendent même pas compte qu’ils font un effort pour lire et pour trouver des tas de plaisirs différents dans leurs lectures. C’est ça que j’ai envie de leur dire aux gens qui disent “j’ai donné ce roman que j’adore a mon fils, il l’a abandonné au bout de dix pages”. Ben oui, c’est difficile. Il faut accompagner ces lectures.
Comment? Moi je crois beaucoup à ce que je viens de faire devant vous qui s’appelle l’enseignement explicite des stratégies de lecture. Ça se fait en classe, mais pas de raison de ne pas le répandre au-delà. Ça part du principe qu’on ne sait pas lire quand on sait déchiffrer. Qu’il faut expliquer ce miracle d’intelligence et de sensibilité que c’est de lire. On lit un texte en faisant des prédictions, en se posant des questions. On lit un texte en se faisant le film dans sa tête. On lit un texte en essayant de se demander ce qui se passe avec le langage. On lit un texte en essayant de créer des liens entre nous-mêmes, le texte, le monde et d’autres textes.
Comment aider à lire plus stratégiquement ?
On peut aider les ados et les enfants à apprendre. Quand on lit un album à un tout-petit, déjà dire “tu crois qu’il va se passer quoi?” quand le loup arrive, c’est expliciter un geste de lecture pour eux. Ils comprennent peu à peu ce qu’ils sont censés faire. Quand on lit un chapitre par soir à un enfant, demander: “On s’était arrêté ou hier, déjà? Il se passait quoi?”, ça développe une capacité fondamentale du lecteur, la capacité à résumer.
Et généralement leur parler de ce qui se passe dans notre tête à tête à nous, évoquer nos propres questions et prédictions, nos doutes, nos passions, les comparer.
Il faut le faire parce qu’on ne peut pas se permettre d’avoir autant de non-lecteurs. Lire, c’est littéralement bon pour tout. Pour le cerveau, pour le bien-être, pour l’intelligence émotionnelle, pour la vie en société et surtout ça donne du plaisir, plein de plaisirs.
Quand on est lecteur on finit arrive à un moment de sa vie ou on se dit, c’est quand même merveilleux. Il y a tellement tellement encore de livres à lire que j’aurai jamais fini de trouver des nouveaux plaisirs. Il y a des millénaires entiers de littérature. Les films? On en a un siècle derrière nous. Petits joueurs. Moi toute ma vie, j’aurai des nouveaux mondes à découvrir.
C’est ça que j’ai envie de dire à la fois aux parents et aux ados qui se disent mais pourquoi pourquoi je trouve aucun plaisir à la lecture. C’est pas parce que vous avez pas trouvé le bon livre. Un livre il a pas à vous réveiller comme le prince charmant de la belle au bois dormant avec son bisou. C’est vous qui devez aller chercher ces plaisirs là, c’est vous qui partez à leur recherche et la quête elle-même sera extraordinaire.
Mobiliser des connaissances, prédire, questionner, connecter, résumer, visualiser, comprendre le geste littéraire, et puis transmettre. Des termes techniques mais des opérations de passion. Ce sont les clefs d’entrée dans une vie de lecteur. Pour devenir de véritables passeurs du plaisir de lire, n’attendons pas le bon livre; les plaisirs sont là, il suffit de partir à leur recherche.
